La Baleine et le musicien : une main tendue vers la nageoire
Plus court chemin de l’homme à l’homme, l’Art le serait-il aussi de l’homme à l’animal ? C’est la pensée soulevée par La Baleine et le musicien, premier film documentaire de Valentin Paoli, portrait d’un artiste (Rone) en questionnement.
Un titre aux allures de fable de La Fontaine pour cette Baleine et le musicien qui débute par deux plans de mer. Le premier, au sens propre, d’un océan liquide qui plonge immédiatement le spectateur dans son élément originel. Le second d’une mer humaine de corps extasiés par la musique de Rone, lors d’un concert à l’Olympia. De son vrai nom Erwan Castex (dont le pseudo provient d’un quiproquo homophonique qui a transformé le R. One en ROne), Rone, est devenu une figure de la scène électro française, et un artiste qui, bien qu’ayant aligné les tournées aux quatre coins de la planète comme les collaborations les plus prestigieuses (Etienne Daho, Vanessa Wagner, Angelin Preljocaj, Bryce Dessner, François-Xavier Roth, Jacques Audiard – pour la b.o. des Olympiades, ou encore Sofi Jeannin) se voit saisi par la caméra de Valentin Paoli à ce moment de bascule d’une vie vers un retour à l’essentiel.
Tout part de l’envoi du jeune réalisateur (fasciné, comme il l’a déjà montré dans son court-métrage Un loup pour l’homme, par le souvenir des regards croisés entre humains et animaux) au jeune compositeur, de vidéos postées par divers navigateurs relatant que dauphins et baleines sont accourus auprès de leur bastingage respectif au son de la musique de …. Rone ! Flatté autant que dubitatif, ce dernier, croyant à une série de hasards, se décide à répondre à l’invitation du cinéaste : aller vérifier la chose par lui-même, et même, le cas échéant de tenter la possibilité d’un dialogue avec lesdits cétacés, en l’occurrence les myriades de baleines à bosse croisant au large des côtes réunionnaises. On songe au fameux Grizzli Man de Werner Herzog, dont la terrifiante conclusion rappelait à l’homme quelques principes moraux quant aux frontières à ne pas franchir entre l’humain et l’animal. Rien de tel avec l’apaisant La Baleine et le musicien de Valentin Paoli, qui suit le périple d’un Rone encadré de près par une équipe aussi réduite qu’attentive (deux membres de la bien-nommée Association Abyss, le bioacousticien Olivier Adam, des éthologues) sur le catamaran Lady La Fée, où le compositeur apprendra que c’est la baleine qui décide : d’abord l’écouter, ne pas déranger non plus un chant qui est d’abord langage social (reproduction, chasse…), avant d’imaginer lui parcimonieusement lui répondre en lui faisant parvenir, via un micro plongé dans les abysses, des sons autrement plus intéressants que ceux des hors-bords ou des jet-skis qui sont son lot quotidien de sa connaissance de l’humaine présence… Ecole de la patience, La Baleine et le musicien complète ainsi une discothèque animale déjà popularisée par certains Grand Bleu et autres Paradis blanc.
Au diapason dans l’expression de la beauté, l’image et le son envoûtent. Si l’on excepte les plans venus d’ailleurs (notamment du célèbre Océans de Jacques Perrin) mais intégrés avec une bluffante fluidité à ce film d’une apparente modestie, on s’émerveille du grain irisé de la pellicule, de la splendeur des contre-plongées immersives aux allures de tableaux mouvants, d’une magnifique séance de rêve éveillé. A l’instar de Rone, qui semble retrouver dans chaque séquence le regard émerveillé de l’enfance, le spectateur qui a embarqué avec lui, trouve à son tour là l’occasion de déposer sa propre vie le temps d’1h23 qui paraît bien brève.
La musique entendue est celle de Rone (La Baleine et le musicien trace in fine l’élaboration de Megaptera Novaeangliae, son huitième album), entouré de ses machines habituelles, mais aussi de la voix humaine : la Maîtrise de Radio France, Yael Naim pour un émouvant lamento aquatique. Planante, pulsante, et vraiment séduisante, elle constitue une découverte pour celui qui n’a pas encore eu l’heur de croiser la route d’un compositeur de musique sans paroles, lequel, après s’être épanché sur sa difficulté langagière, sera finalement parvenu jusqu’à lui en faisant sienne la profession de Goethe : « C’est en se serrant au plus près de soi que l’on peut parler à beaucoup. » Et c’est enfin à Rone qu’au terme du suspense (la baleine répondra-t’elle?) de ce très touchant voyage initiatique autour d’une rencontre « inter-espèces » reviendra le dernier mot : « Ouais ! »









