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Norma à Orange – Le plus beau cadeau d’anniversaire de Bellini

À emporter, DVD, DVD Musique, Opéra

Vincenzo Bellini : Norma. Théâtre Antique d’Orange, le 20 Juillet 1974. Mis en scène et filmé par Pierre Jourdan. Direction artistique de Jacques Bourgeois. Montserrat Caballé : Norma ~ Josephine Veasey : Adalgisa ~ Jon Vickers : Pollione ~ Agostino Ferrin : Oroveso ~ Marisa Zotti : Clotilde ~ Gino Sininberghi : Flavio. Orchestre et Choeurs du Teatro Regio de Turin, direction : Giuseppe Patané. 1 DVD Hardy Classic Video (distribution : DOM – 4 rue du Donjon – Vincennes), 2001, n° 8 018783 040030. Propriété de l’INA. Sous-titres français. Pas de livret ; présention sommaire, hagiographique mais pertinente.

 

La marque italienne Hardy Classic s’est depuis longtemps spécialisée dans la commercialisation de VHS « historiques » (pour les bonnes bouches, une Aïda de Vérone avec Gencer, Bergonzi et Cossoto, par exemple…). L’arrivée du DVD lui donne l’occasion d’étrenner ce media idéal par la très grande porte. En effet, elle met à la disposition du mélomane l’un des opéras majeurs du répertoire, dans l’une de ses rares interprétations de légende (ces mots sont pesés).

Un peu d’histoire : le 22 Décembre 1972, se rodait dans le « rôle des rôles », pour reprendre une expression convenue, et – juste après Paris – dans le saint des saints : la Scala. L’ avaient directement précédée in loco (1965, d’ailleurs guère inoubliable) et… Maria Callas (le 7 Décembre 1955, direction Votto, un « pirate » en plusieurs points admirable). Le souvenir de cette dernière (pourtant peu ménagée à ses débuts au même endroit !) chez un public très conservateur contribua à la naissance d’une dichotomie tenace, et au demeurant inutile comme tous les clichés : un « dramatisme » de Callas contre un « angélisme » de Caballé.

Il fallait du courage pour chercher à imposer un autre abord du personnage, si près dans le temps de ce qui était, déjà, un mythe. La Catalane n’en manqua pas, mûrit son interprétation, et se présenta à l’apogée de la quarantaine – et à son zénith vocal – dans un Théâtre Antique où même le mistral, qui avait reniflé la bonne affaire, s’investit lui aussi très fortement. Si fortement que la représentation fut interrompue ; et que chaque protagoniste dut lutter jusque tard dans la nuit contre un élément qui, paradoxalement, l’aida à se surpasser.

Sur le papier, l’entourage de la druidesse peut surprendre. s’imposait davantage dans Berlioz et Wagner ; tandis que portait sur sa large carrure, entre autres, et Otello, et Peter Grimes ; a priori peu associés à Bellini. Seul Agostino Ferrin, en vieux briscard de la Péninsule, semblait l’homme de l’emploi. Comme souvent dans ce cas de figure – Jacques Bourgeois ne laissait rien au hasard ! -, ce fut tout simplement, et peut-être contre l’attente de quelques-uns, le quatuor idéal. Jamais en effet Bellini n’écrivit le rôle de Pollion pour un Rubini, mais pour Donzelli, qu’on pourrait nommer « fort ténor d’agilité » ; il s’employa d’ailleurs dans La Vestale. Vickers possède évidemment ces poumons puissants, et en remontrerait à d’autres quant à la vocalisation, quasi-parfaite. Il est de surcroît très attachant, dans ce personnage veule et ingrat.

Plus épatante encore s’il se peut, est Veasey : outre que sa ligne vocale se plie exquisément aux féroces exigences du compositeur, surtout dans les deux duos avec Norma ; et qu’elle renvoie au musée les caricatures grotesques d’Adalgise caverneuses et poitrinantes des années 30-50 ; son maintien scénique et les expressions de son visage, telle une Vierge au Calvaire, sont empreints d’une chasteté théâtrale qui pénètre jusqu’au fond de l’âme. Ferrin est bien plus qu’un faire-valoir pour la magnifique partie d’Orovèse (une des plus belles créations de Bellini – surtout le second air), souvent négligée pour son peu de pyrotechnie ; quand il s’agissait d’un choix délibéré du musicien pour sa basse Negrini, réputé poignant, mais maladif, et vocalement peu enclin à la fioriture.

Sur les épaules de repose donc l’héritage nominal de Giuditta Pasta. Point n’est besoin d’avoir entendu une seule autre Norma dans sa vie pour succomber dès le « Sedioze voci », qui s’enchaîne à « Casta Diva » par un de ces pianissimos filés devenus illustres, et toujours en phase avec la psychologie. L’étendue est souveraine – et il le faut, pour une héroïne que Lili Lehmann jugea plus éprouvante que les trois Brünnhilde réunies ! -, l’agilité presque sans rivale, l’endurance vocale et l’investissement dramatique exceptionnels. Mais plus encore, c’est la capacité à interroger, de l’intériorité de sa voix lunaire, les conflits qui l’animent, avec un constant mélange de fière autorité et de douceur piétiste, qui mérite de passer à l’Histoire. A cet égard, toute la scène de la supplique au père « Deh, non volerli vittime » est sans doute un des plus grands moments de chant et de musique qu’une caméra ait jamais recueillis.

La caméra, justement, est tenue par Pierre Jourdan, un enfant de la balle (trois ans plus tard, il signera Fidelio, avec le même Vickers). Ses moyens techniques remontent à une trentaine d’années, mais il se sort mieux d’affaire, dans cette longue déploration statique, que bien de nos contemporains. Il est aussi aidé par le fameux mistral, qui de nouveau échange là ses vices contre des vertus, en soufflant magiquement sur les draperies des costumes sobres et traditionnels (ah ! les voiles de Caballé s’élevant dans la nuit d’Orange sous l’effet du vent !)… La captation sonore est excellente pour l’époque ; elle parvient, ce qui n’est guère aisé en plein air, à mettre en valeur l’excellente direction de (qui fut par ailleurs un maestro inégal).

C’est un comble de luxe : Norma est assez souvent mal dirigée. Dernière catastrophe en date, Muti (EMI) ; que l’éditeur a déjà pudiquement chassée du catalogue. Peu de chefs, et parmi les plus grands, semblent avoir saisi la splendeur également instrumentale de cette partition, que Wagner vénérait pourtant. Ils entretiennent, même sans intention de mal faire, une tradition tenace qui veut Bellini grand mélodiste, mais médiocre orchestrateur. Encore un cliché auquel il est très dur de tordre le cou ! Ecouter sans préjugé le duo Juliette-Roméo des Capulet, le finale de la Somnambule, les Puritains, Béatrice de Tende… convainc que ce compositeur (auquel Verdi doit beaucoup) est l’un des plus grands ; et que le bicentenaire de sa naissance fut un de ces ratages colossaux dont la France, en particulier, a le secret.

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