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A Dijon, voyage au centre de la Lune

La Scène, ResBambini, Spectacles Jeune public

Dijon. Auditorium. 12-V-2012. Brice Pauset, L’Opéra de la Lune, commande de l’Opéra de Dijon sur un livret de Jacques Prévert, avec entre autres des citations musicales des Kinderszenen de Robert Schumann et des Lieder de Franz Schubert, et des textes de Wolfgang von Goethe et Ludwig Hölty. Mise en scène : Damien Caille-Perret. Scénographe et création des costumes : Céline Perrigon. Création des lumières : Jérémie Papin. Assistant à la mise en scène : Adrien Béal. Avec : Luanda Siqueira, soprano, la femme ; Jérôme Billy ou Anthony Lo Papa, ténors, l’enfant ; Vincent Deliau, baryton, l’homme ; Gilles Ostrowski, récitant, l’enfant ; Jérémie Leymarie, figurant, l’enfant. Orchestre Dijon Bourgogne, Chœur de l’Opéra de Dijon, direction musicale : Brice Pauset

Opéra pour enfants ? Eloge de l’imaginaire ? Manifeste pour une vision poétique de la vie ? Remise en cause de certains principes sclérosants ? Conseils à chacun pour acquérir sa Liberté ? Il y a tout cela dans l’œuvre de Jacques Prévert, et c’est à cette transcription musicale, rude tâche s’il en est ( s’y était déjà essayé, Clef ResMusica) , que s’attaque le compositeur en résidence à Dijon. Il ne s’en tire pas si mal que cela !

Un enfant un peu triste livré à lui-même (ses parents n’ont pas pu s’occuper de lui), se construit un monde imaginaire, le monde de la Lune, dans lequel tout le monde est heureux, et où règne une harmonie sans mièvrerie : point de guerres, point de riches ni de pauvres mais la quête permanente du bonheur pour soi et pour les autres ; « c’est tous les jours le quatorze juillet sur la Lune », dit l’enfant, qui veut nous signifier aussi que le bonheur s’obtient par la Liberté mais aussi souvent par la Révolution : aux armes citoyens pour cette bonne cause !

Le faux vrai monde, celui de la réalité la plus banale, assaille nos oreilles tout au début de l’ouvrage par ce qu’on peut appeler une ouverture, pleine de sons étranges éparpillés, attribués à des instruments fabriqués pour l’occasion ou bien obtenus par des artifices d’émission sur des instruments traditionnels : ces sonorités agressives, on les retrouvera lors de l’évocation de la guerre, par exemple. Ces timbres stridents trouvent un écho dans l’articulation du chœur, qui représente « les gens » avec leur normalité la plus bête : ceux-ci chantent avec des dissonances terribles d’une façon mécanique en insistant sur les consonnes et parviennent ainsi à un langage incompréhensible, surtout incompréhensible pour un enfant poète.

L’enfant, lui, est représenté par trois personnages : un enfant muet mais actif, un chanteur ténor qui psalmodie sur deux notes d’une façon hésitante : ce résultat n’est pas très convaincant, même si le compositeur prétend retrouver par là un style vocal ornementé, sans pousser des effets que l’on trouve habituellement dans la littérature de cette voix. Le troisième personnage est un comédien-clown qui joue le rôle de récitant en général, mais qui endosse aussi parfois le personnage de Michel Morin le petit garçon ; l’ambigüité qui provient de cette interprétation tripartite insiste alors sur le côté onirique et poétique du conte.

La composition de témoigne de la cohabitation possible entre musique contemporaine et musiques plus anciennes ; on en déduit ainsi qu’il n’y a pas de rupture dans notre histoire musicale. En effet, certaines pages sont entièrement originales, d’autres sont le résultat d’un tissage sophistiqué : si quelques mesures de la Marseillaise et du Götterdämmerung apparaissent à un moment privilégié, il revient aux Scènes d’enfant de Schumann et à des Lieder sur des textes allemands, de Goethe principalement, de servir de fil conducteur à l’opéra dans son entier. Les pièces pour piano sont orchestrées, intégrées d’une façon habile, et colorées par une instrumentation surannée ; quant aux Lieder, ils sont interprétés tels quels, ménageant ainsi des temps de repos poétiques en dehors de l’action. A la modernité reviendrait donc la stridence de la réalité et à la musique romantique, l’apanage du rêve ?

Ce sont les décors et les trouvailles cocasses qui émaillent le spectacle qui sont l’élément le plus poétique de cet opéra : la fraîcheur de l’inventivité, l’aspect surréaliste des détails rejoignent tout à fait l’esprit plein de facétie de Jacques Prévert. Un bestiaire déjanté en forme d’instruments de musique revisités pour l’occasion traverse le ciel pour rejoindre la Lune ; cela fait sourire tout en évoquant les marionnettes de l’enfance, et l’allusion au Spoutnik à la fin de l’opéra nous rappelle l’époque du poète et invite à regarder avec tendresse ces temps révolus…

Malgré quelques lenteurs dans le déroulement de l’action, ce spectacle pour un public « de 7 à 97 ans » se laisse voir avec plaisir et avec de multiples niveaux de lecture.

Crédit photographique : Gilles Abegg

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