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Prise de rôle réussie pour Boris Grappe dans Wozzeck

La Scène, Opéra, Opéras

Dijon, Auditorium. 6-V-2015. Alban Berg (1885-1935) : Wozzeck, opéra en trois actes d’après Georg Büchner. Mise en scène : Sandrine Anglade. Scénographie : Claude Chestier. Costumes : Pauline Kieffer. Lumières : Caty Olive. Avec : Boris Grappe, Wozzeck ; Allison Oakes, Marie ; Albert Bonnema, le Tambour-major ; Gijs Van der Linden, Andres ; Antoine Michael Gniffke, le Capitaine / le Fou ; Damien Pass, le Docteur. Chœur de l’Opéra de Dijon, Maitrise de Dijon, Orchestre symphonique de la SWR de Baden-Baden et Fribourg-en-Brisgau, direction : Emilio Pomàrico.

Wozzeck - Ope╠üra de Dijon┬®Gilles Abegg_IMG_1517Boris Grappe réussit sa prise de rôle en Wozzeck et l’Orchestre de la SWR Baden-Baden und Freiburg qui vit ses derniers mois comme orchestre indépendant fait preuve de ses grandes qualités dans une production attendue à Dijon.

Monter un opéra hors du commun, dérangeant par son langage musical, sa structure, son propos « social » et psychanalytique, et sa noirceur fatale, cela relève d’une sorte de défi ! Il semble que le pari soit tenu ; les réactions à chaud sont positives : les spectateurs se sont dits « pris par cette musique si surprenante » ou « ébahis devant tant de force dramatique ». Ils ont apprécié aussi que des Dijonnais non professionnels y participent, comme les enfants de la Maîtrise ou les étudiants du Conservatoire pour les musiques de scène.

choisit délibérément la simplicité extrême de la boîte noire comme cadre unique de l’opéra. Au début, la scène est uniquement parsemée de scories qui sont des sacs à ordures froissés ; on pourra faire un rapprochement avec ceux, plus ou moins pleins de matériaux indistincts ou bizarres, que trimbalent souvent Wozzeck, le Docteur et le Capitaine : on évoque par là à la fois le « Wir, arme Leut’ » (« nous, les pauvres gens »), prononcé par le premier, et la vanité des choses.

Mais cette boîte noire se voit traversée de plus en plus fréquemment par des colonnes translucides animées par des jeux de lumière en fonction de l’action ; elles troublent ainsi notre perception des évolutions des acteurs et nous mettent en symbiose avec les dérapages psychologiques de Wozzeck. La scène dans la taverne, au deuxième acte, décisive pour la suite, illustre bien les hallucinations du malheureux qui voit « rouge » au sens littéral du terme. Cette couleur envahit par ailleurs de plus en plus fréquemment le plateau et elle explicite le texte par les mots « rot » et « Blut » qui sont les leitmotive verbaux et musicaux de toute la fin de l’opéra.

En revanche, les têtes de moutons rouges qui coiffent les chœurs et les figurants dans la taverne posent question : sont-ils tous des gens conditionnés par leur milieu ? Illustrent-ils ainsi les hallucinations de Wozzeck ?

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Le Capitaine, Michael Gniffke, et le Docteur, sont présentés comme de dangereux bouffons, et ils rentrent tous les deux magnifiquement dans la peau et la voix de leurs personnages respectifs : la Scène 2 de l’Acte 2 leur permet de développer leurs talents vocaux aussi bien que scéniques. On se demande à chaque instant comment ces artistes arrivent à garder l’intonation sans le soutien d’un orchestre qui mène son train personnel ! Le Tambour-Major, , ressemble au « beauf » décrit par ce cher Cabu, tant physiquement que par son déguisement ; la voix soigneusement étudiée en traduit à merveille la bêtise et la vulgarité.

Marie, , est parfaite dans son rôle ; elle a une présence physique et vocale remarquable qui lui donne l’occasion de traduire soit la tendresse (Acte 1, Scène 3), soit la fureur ( Acte 2, Scène 3). Wozzeck, dont c’est la prise de rôle (lire notre entretien), possède la voix qui convient, et il est sans doute, le personnage le plus émouvant du plateau. Il pourrait peut-être forcer un peu plus le trait dans son jeu, et cela rendrait celui-ci plus tragique. On peut aussi féliciter les chœurs de l’Opéra de Dijon, si sensibles dans le choral à bouche fermée du dernier acte.

On ne peut que se réjouir d’entendre encore une fois dans cette salle le magnifique  (voir la chronique de son dernier passage à Dijon). Cette formation, vouée à la disparition programmée en 2016 par la fusion avec l’orchestre de Stuttgart, est spécialisée dans ce répertoire, comme son chef . On reste admiratif devant les délicatesses des petits ensembles, comme dans la prière ou la lecture de la Bible par Marie, ainsi que devant les effets de masse : le célèbre canon sur la note Si nous enfonce littéralement le poignard dans le cœur… La réactivité de cet ensemble imposant stupéfie, et l’on ne partage pas l’opinion d’Edgar Varèse, qui traitait les orchestres volumineux « d’éléphants hydropiques » !

Crédit photographique : (c) Gilles Abegg

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