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Des Dutilleux quasi inédits sous la baguette de Pascal Rophé

À emporter, CD, Musique symphonique

Henri Dutilleux (1916-2013) : Le Loup, ballet intégral ; Trois sonnets de Jean Cassou ; La fille du Diable, musique de film, extraits ; Quatre mélodies pour voix grave et orchestre ; Trois tableaux symphoniques d’après les Hauts de Hurlevent. Vincent Le Texier, baryton ; Orchestre National des Pays de Loire, Pascal Rophé : direction. 1 SACD Bis-1651. Enregistré en juin 2015 en l’Auditorium Brigtte Engerer du Lycée Mandela de Nantes. Durée : 74’20.

 

Les Clefs d'Or 2016

91JhT0SIqyL._SL1417_Pour le centenaire de la naissance du grand , , l’orchestre national des Pays de Loire et le label Bis nous offrent une passionnante exploration d’œuvres souvent peu connues datant des débuts de la carrière du compositeur dans de magnifiques interprétations.

Selon une légende bien ancrée Dutilleux ne s’est résolu au chef-d’œuvre qu’à partir de sa Sonate pour piano (1948) et de sa Symphonie n° 1 (1951) : peu d’œuvres mais toutes importantes. Pourtant, entre 1938 (date de son prix de Rome pour la cantate L’anneau du Roi) et 1953, Dutilleux compose beaucoup et bien, non seulement quelques courtes œuvres d’orchestres retirées du catalogue, mais aussi des mélodies (avec piano ou orchestre), de la musique de scène ou de film pour quatre pièces de théâtre et pour cinq longs-métrages, et bien entendu des ballets – cinq également de 1944 à 1953 dont le Loup, l’avant-dernier ici retenu.

Ce disque est un beau florilège pleinement représentatif de cette activité effervescente et de l’émergence d’un compositeur en devenir, par ailleurs farouchement résistant à l’envahisseur allemand, réfractaire au régime vichyste et indépendant dans sa vision du monde musical face à des avant-gardes féroces comme face à l’establishment du Groupe des Six. Peut-être faut-il voir dans l’abondance de ces partitions parfois plus fonctionnelles la partie visible de son travail d’illustrateur sonore au service de la radio-diffusion française dès 1944 en même temps qu’un apprentissage minutieux du métier.

Ce disque regroupe donc pour ainsi dire des quasi inédits : les quatre mélodies de 1941-43, commandées par Charles Panzéra, sont enregistrées pour la première fois dans leur version orchestrale ; Éloignez-vous, premier des trois sonnets de Jean Cassou (1954) autorisé seulement à la diffusion en 2011 – et toujours non édité ! – est une première mondiale absolue. Les six extraits ici retenus sur vingt composés de la musique pour le film La fille du diable (1945-46), et les Trois tableaux symphoniques (1944-46) destinés à illustrer une adaptation théâtrale des Hauts de Hurlevent sont inédits au disque depuis l’avènement du CD. Quant au Loup, ballet dont le livret de Jean Anouilh rappelle à la fois celui de Petrouchka (par les épisodes de transformations des personnages) et le conte de La Belle et la Bête revisité et inversé, il est enregistré pour la première fois dans sa version intégrale – Georges Prêtre n’en avait gravé jadis que des fragments symphoniques pour grand orchestre et non pour les 25 instruments prévus à l’origine, ce qui semblait le cas dans l’enregistrement historique de Paul Bonneau repris dans les coffrets Virgin ou Erato. Le passionnant et brillant texte de présentation de Pierre Gervasoni, biographe de référence, éclaire la génèse souvent complexe de ces pages.

Ce projet éditorial magnifique bénéficie d’une prestation idéale de l’Orchestre des Pays de Loire sous la baguette experte et précise de , capté de manière, comme souvent, impeccable par les micros de BIS. Le Loup est une partition-fantôme bannie du concert par la volonté même d’, qui trouvait la musique trop liée à l’argument pour avoir une vie indépendante de la scène. C’est pourtant ici une révélation : le jeune maître assume pleinement l’héritage de Ravel ou du Stravinsky de Petrouchka (dans certains détails d’orchestration) et surtout d’un Albert Roussel par la rigueur de construction et la puissante efficacité du discours. L’interprétation en est idéale par son impact dramatique et sa logique de construction. L’enchevêtrement motivique, la dimension réellement symphonique, dans cette interprétation superlative, donnent tort aux remords du compositeur : comme les grands ballets de Bartók ou de Roussel, cette œuvre peut aujourd’hui trouver sa place autonome au concert comme au disque.

Les sonnets de Jean Cassou et les quatre juvéniles Mélodies, dont les Funérailles de Fantasio, inconsciemment quasi-malhériennes de ton, sont magnifiées par le timbre de bronze et la diction claire de . Quant aux extraits pour le film La fille du diable, très habilement retravaillés ici en une courte suite symphonique, et surtout les trois tableaux pour les Hauts de Hurlevent, ils valent tous à la fois pour leur puissance de suggestions d’images, et pour le côté sciemment « représentatif » dévolu aux ondes Martenot, générant ici l’évocation de la tempête ou des hurlements de chien dans le lointain (La marche du destin), là celle de la puissance émergente de l’élément surnaturel. L’excellente ondiste Valérie Hartman-Claverie se joint ici aux forces de l’ONPL, très engagées auprès de leur chef pour faire revivre cette musique plus illustrative, avec toute la persuasion attendue.

En conclusion : un magnifique original et inattendu hommage à Henri Dutilleux en cette année du « centenaire », à acquérir parallèlement aux coffrets Erato ou DGG regroupant des pseudo-intégrales de l’œuvre du grand maître.

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