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Avec Don Giovanni, le théâtre de tréteaux de Jean-François Sivadier accoste à Nancy

La Scène, Opéra

Nancy. Opéra national de Lorraine. 29-IX-2017. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jean-François Sivadier. Décors : Alexandre de Dardel. Costumes : Virginie Gervaise. Lumières : Philippe Berthomé. Avec : André Schuen, Don Giovanni ; Nahuel di Pierro, Leporello ; Kiandra Howarth, Donna Anna ; Yolanda Auyanet, Donna Elvira ; Julien Behr, Don Ottavio ; Francesca Aspromonte, Zerlina ; Levente Páll, Masetto ; David Leigh, le Commandeur. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Rani Calderon.

Après le Festival d’Aix-en-Provence en juillet dernier, l’Opéra national de Lorraine, coproducteur du spectacle et responsable de la construction des décors, accueille Don Giovanni de Mozart avec une distribution sensiblement modifiée. Avec d’autres interprètes, la mise en scène de pur théâtre de en ressort forcément quelque peu différente mais sans perdre ni de sa force ni de sa vérité.

Sans revenir en détail sur cette mise en scène, déjà soigneusement analysée par notre consœur lors de la création à Aix-en-Provence, rappelons qu’elle fait la part belle au théâtre, en utilisant tous les artifices pour animer le décor dépouillé d’Alexandre de Dardel : un plateau central de planches largement ouvert sur les coulisses et un mur de fond de scène de plâtre lézardé où s’inscrira en rouge sang le mot « LIBERTA » au final du I et où s’insèrera le monumental tombeau du Commandeur au second acte. Présence des interprètes sur scène avant le lever de rideau et durant l’entracte, entrées par la salle, prises à parti des spectateurs, changements de costumes ou de maquillages à vue, variété des éclairages (les superbes ampoules colorées en verre de Murano conçues par Philippe Berthomé), travail sur les spots de lumière et les ombres portées, jeu des rideaux, tout nous montre le processus théâtral en élaboration et vise à abolir la barrière entre le plateau et la public. Mais c’est dans son travail sur les gestes et les attitudes d’une exceptionnelle densité et précision que trouve sa plus éclatante réussite, en dessinant avec acuité les personnalités, en révélant avec naturel les comportements et les interactions. Autre coquetterie du théâtre : après s’être débattu convulsivement dans les affres de la mort, Don Giovanni renaît au tableau final. Il est simplement devenu invisible aux autres mais conserve le pouvoir d’agir sur eux. Leur rencontre avec ce séducteur impénitent les a modifiés à jamais…

Il est toujours difficile de rendre compte d’un spectacle déjà vu sans rentrer dans le stérile jeu des comparaisons. Jean-François Sivadier est venu retravailler avec les nouveaux interprètes et cela se sent : tous se coulent avec bonheur et une apparente spontanéité dans les indications scéniques. Succédant à Philippe Sly, incarne un Don Giovanni forcément différent : plus longiligne, moins viril, moins prédateur aussi. Une sorte d’adolescent attardé totalement irresponsable. Si dans sa quasi nudité du final, certains ont cru déceler à Aix une évocation christique, c’est plutôt à Saint Sébastien qu’ ferait penser. Sur le plan vocal, et bien qu’il ait été annoncé souffrant, le rôle est parfaitement maîtrisé d’un « Fin ch’han dal vino » impeccablement festif à une Sérénade de pure séduction. Lui aussi malade, reprend cependant avec réussite le rôle de Leporello qu’il interprétait déjà à Aix-en-Provence. Qualité de la diction, énergie de la présence scénique, il assure le parfait contrepoint comique au personnage plus sombre de Don Giovanni sans jamais tomber dans la caricature ou la bouffonnerie.

est une très belle Donna Anna au timbre quelque peu métallique mais aux aigus acérés et puissants, traduisant parfaitement la détresse de son personnage avec une noblesse constante et réussissant un « Non mi dir » de haut vol à la vocalise déliée et précise. parvient moins aisément à donner de l’épaisseur au délicat rôle d’Elvira et montre quelques difficultés vocales avec des aigus souvent tendus et stridents et une moindre facilité à alléger. C’est particulièrement le cas dans son « Mi tradí quell’alma ingrata » en déficit de legato et de souplesse. Après avoir été en 2012 sur cette même scène un Ferrando fort séduisant mais encore en maturation dans Cosi fan Tutte, emporte moins la conviction en Don Ottavio. Méforme passagère peut-être mais son « Dalla sua pace » aux aigus instables et souvent pris par en dessous introduit un sentiment de malaise. Il se rattrape heureusement au second acte avec un « Del mio tesoro intanto » bien mieux tenu et aux jolis passages en voix mixte.

Après sa magique Euridice dans l’Orfeo de Rossi, donne à Zerlina toute la fraîcheur, le piquant et un brin de rouerie qui conviennent. Vocalement, elle y est idéale de naturel, d’aisance et d’homogénéité. Son Masetto de mari () assure une forte présence scénique mais se montre parfois trop plébéien dans l’émission vocale. Enfin, incarne comme à Aix avec intensité le rôle du Commandeur d’une voix puissante et tonnante à souhait.

En fosse, toujours très concentré et attentif, l’ réalise une prestation remarquable sous la baguette de son chef attitré . Sa direction accentue peut-être à l’excès les contrastes de tempo et n’évite du coup pas toujours quelques décalages avec le plateau mais insuffle une belle énergie, une vivacité et un allant parfaitement en phase avec la théâtralité de la mise en scène.

Crédit photographique : (Don Giovanni) / (Leporello) © Opéra national de Lorraine

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