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A Nancy, Cosi fan Tutte chez les bobos

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 25-IX-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jim Lucassen. Décors et costumes : Marc Weeger et Silke Willrett. Lumières : Reinhard Traub. Dramaturgie : Ton Boorsma. Avec : Marie-Adeline Henry, Fiordiligi ; Gaëlle Arquez, Dorabella ; Clémence Barrabé, Despina ; Julien Behr, Ferrando ; Gyula Orendt, Guglielmo ; Lionel Lhote, Don Alfonso. Giulio Zappa, continuo piano forte ; Choeur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction musicale : Tito Muñoz.

Après avoir offert à Nancy une étonnante Rusalka, décalée mais parfaitement cohérente et aboutie, revient faire l’ouverture de la saison de l’Opéra national de Lorraine avec Cosi fan Tutte de Mozart.

Des amants socialement nantis, habitués à l’opulence et dont la seule préoccupation réside en leurs problèmes sentimentaux, les jeux de la séduction permanente et de la tentation, il n’en fallait pas plus pour que choisisse de placer l’action dans une boutique de luxe, où Ferrando et Guglielmo viennent essayer leurs costumes tandis que Fiordiligi et Dorabella, à l’étage supérieur, choisissent leurs robes de mariées. Mais ce point de départ devient rapidement un piège difficile à faire évoluer. Le décor plutôt passe-partout de Marc Weeger et Silke Willrett figure l’intérieur fonctionnel, violemment éclairé et assez peu esthétique d’un grand magasin à la mode, émaillé de quelques mannequins. Les quelques modifications cosmétiques qui lui seront apportées ne parviendront pas à suggérer les divers lieux du livret ; pour passer chez Dorabella et Fiordiligi, on se contente de baisser le rideau de la vitrine et le jardin de l’acte II se meuble d’une modeste moquette verte et de deux troncs d’arbres plastifiés. Les smokings contemporains et les robes de haute couture s’avèrent en revanche fort élégants et portés avec grâce par la jeunesse des interprètes mais le déguisement des garçons en « Albanais », perruque afro et tenue de baba cool, est une horreur absolue.

Pour l’occupation scénique et la direction d’acteurs, Jim Lucassen ne manque pas d’idées, au risque de surcharger le trait. Durant tout le premier acte, on court, on saute, on remue beaucoup, les étreintes des adieux sont fortement érotisées et les soldats de la « bella vita militar » caricaturaux à souhait. Les robes de grand deuil arborées par les filles après le départ de leurs amants ou l’empoisonnement feint de ces derniers par l’absorption de parfums célèbres (respectivement Opium de Saint-Laurent et Poison de Dior) déclanchent certes des sourires mais cette agitation permanente et le meublage systématique des arias par une action parallèle finissent par lasser et donnent à toute cette première partie une franche atmosphère de farce, plus que n’en demande la comédie douce-amère qu’est Cosi fan Tutte. Les choses se calment heureusement à l’acte II, où se dévoilent la cruauté et la désillusion du propos ; Jim Lucassen y laisse enfin émerger l’émotion, la profondeur, la vérité des sentiments. Sans parler du postulat initial, ici bien moins pertinent, on ne retrouve cependant pas le fini, le soin et la précision du travail scénique qui faisaient le prix de sa Rusalka.

Fortement sollicitée sur le plan physique, la distribution aligne de jeunes chanteurs au physique parfaitement en adéquation avec leurs personnages. offre en Fiordiligi la séduction d’un timbre chaud et émouvant et d’une personnalité toute de douceur et d’intériorité ; mais les redoutables sauts de registre de « Come scoglio » exacerbent une homogénéité vocale encore imparfaite et un aigu souvent proche du cri tandis que les graves et la véhémence finale de « Per pietà » lui sont, pour l’heure, hors d’atteinte. Aucun reproche à faire, en revanche, à la Dorabella éblouissante de la brune . L’actrice est d’une beauté sculpturale avec beaucoup de prestance et de chien, la voix corsée et ample d’une technique magistralement assurée ; elle impose, dès son « Smanie implacabili » pris dans un tempo très vif, un caractère trempé et un dramatisme intense, déséquilibrant presque de sa puissance les ensembles vocaux. Plus effacée, la Despina de manque toutefois de piquant et de rouerie, ainsi que d’autorité vocale.

campe un Ferrando fort séduisant et à la vocalité tendre et suave, sans nasalité aucune, un peu fragile encore dans la reprise mezza voce de son poétique « Un’aura amorosa » ou dans les accès de désespoir de « Tradito, schernito ». En Guglielmo, Guyla Orendt est formidable de santé et d’énergie mais aussi capable de douceur et de séduction pour son duo avec Dorabella. Enfin, s’avère impeccable en Don Alfonso encore jeune et alerte.
A la tête de l’, dont il est désormais le directeur musical en titre, opte pour une direction très rythmée et vigoureusement dramatisée, qui soutient l’intérêt et la théâtralité et profite du format vocal respectable des chanteurs. Il sait néanmoins retenir tempo et puissance pour les moments d’intense lyrisme. Mais cette fougue orchestrale se paye, particulièrement dans les ensembles, par de notables problèmes d’équilibre sonore ou de décalage rythmique.

Crédit photographique : Opéra national de Lorraine

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Nancy. Opéra national de Lorraine. 25-IX-2012. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Cosi fan tutte, dramma giocoso en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène : Jim Lucassen. Décors et costumes : Marc Weeger et Silke Willrett. Lumières : Reinhard Traub. Dramaturgie : Ton Boorsma. Avec : Marie-Adeline Henry, Fiordiligi ; Gaëlle Arquez, Dorabella ; Clémence Barrabé, Despina ; Julien Behr, Ferrando ; Gyula Orendt, Guglielmo ; Lionel Lhote, Don Alfonso. Giulio Zappa, continuo piano forte ; Choeur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell) ; Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction musicale : Tito Muñoz.

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