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Bérénice, un murmure meurtri déchirant de douceur

La Scène, Opéra, Opéras

Marseille. Opéra. 20, 23, 25, 27.II.01 : Albéric Magnard : Bérénice. Virginia Todisco (Bérénice) – Viorica Cortez (Lia) – Marc Barrard (Titus) – Christian Tréguier (Mucien) – Gérard Grégori (le Chef de la Flotte). Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Marseille. Direction : Gaetano Delogu. Mise en scène : Charles Roubaud

Lorsqu’un opéra français, en l’occurrence celui de Marseille, décide de bousculer une tradition ronronnante et exhume à ce titre un authentique chef-d’œuvre injustement tombé dans l’oubli, le critique musical se doit d’observer un «devoir de réserve».

En effet, il est difficile d’apprécier objectivement la qualité d’une œuvre rarement interprétée : Bérénice n’a jamais été jugée digne d’être représenté sur la moindre scène lyrique depuis sa création à l’Opéra-Comique en… 1911! La cité phocéenne répare ainsi une grave injustice, faisant mieux encore que le festival de Montpellier, toujours prêt à emprunter les chemins de traverse en réhabilitant des raretés absolues, l’a proposé en version concert le 30 juillet 1990 dans la cour Jacques Cœur sous la direction de Jan Latham-Kœnig, avec Françoise Pollet dans le rôle-titre.

Mais, qui connaît, en France,  ? Symphoniste éminent, avec quatre partitions du genre, auteur d’un nombre non négligeable de pièces de musique de chambre, dont une admirable Sonate pour piano et violon op. 13, qui, pour d’obscures raisons, n’est jamais exécutée – lire à ce propos l’ouvrage très complet de Simon-Pierre Perret et Harry Halbreich, récemment paru aux Editions Fayard –, Magnard est également l’auteur de trois opéras, dont cette Bérénice, qui évoque les amours contrariées de Titus et de la reine de Judée. Œuvre particulièrement cuivrée – Magnard convoque un effectif wagnérien pour ce drame paradoxalement très intimiste, réduit à trois personnages (Bérénice, Titus, Mucien) –, cette partition est une sorte d’opéra symphonique de chambre, ce qui en fait un ensemble hybride et complexe, ne serait-ce que dans l’équilibre des masses orchestrales. Ouvrage au demeurant fort statique, il est tout aussi exigeant pour le chef d’orchestre que pour le metteur en scène.

Honneur à la malheureuse victime d’un amour impossible sacrifiée à la raison d’Etat. Remplaçant Isabelle Vernet initialement prévue, la soprano napolitaine Virginia Todisco s’acquitte de sa tâche périlleuse avec brio. Le rôle est écrasant et le texte parfois verbeux, touffu et trop long : excellent compositeur, Magnard, auteur de son propre livret, n’est pas Racine… Mais devant le timbre adamantin de Todisco, ses aigus radieux dominant la tessiture meurtrière d’un grand lirico spinto, ses incursions insolentes dans le grave, on reste aussi subjugué que Titus ; et ce, malgré une diction française peu compréhensible. Marc Barrard est un solide et vaillant baryton, exprimant justement la solitude et la vanité du pouvoir, particulièrement dans l’admirable monologue du second acte, qui prend avec lui une ampleur shakespearienne inattendue. Christian Tréguier campe un extraordinaire Mucien, conscience de Titus qui n’est pas sans évoquer le noble Narbal des Troyens de Berlioz. Dans le personnage plus épisodique de Lia, confidente de Bérénice, il faut saluer la prestance de la grande Viorica Cortez – une carrière que le disque n’a pas honorée comme elle le mérite.

Dans la fosse, Gaetano Delogu se noie dans l’architecture dense, particulièrement fouillée – trop, peut-être – de Magnard, sa direction suscitant de nombreux problèmes d’équilibre, et ne mettant pas suffisamment en relief les nuances infinies de la partition. Mais il ne s’agit là que de menues broutilles, si l’on considère la redécouverte d’une si sublime musique. D’autant que la mise en scène de , très minimaliste, explore le tréfonds des âmes et les intimes palpitations du cœur humain. Peu importe alors que le plateau, hormis quelques gigantesques tentures rouges, soit pratiquement nu.

Après Bérénice, il serait souhaitable de donner une nouvelle chance à Guercœur, autre chef-d’œuvre de Magnard au souffle épique. Mais, soumis à des considérations de rentabilité plus ou moins immédiates, les théâtres d’opéra auront-ils ce courage ? En tout cas, bravo à Marseille pour cet exemple de hardiesse et d’engagement, dans une France qui défend si chichement son patrimoine lyrique !

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