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Howard Griffiths, le Roussel de la Terre

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Maison de Radio-France (Cycle Figures Antiques). 15, 16, 17.III.02 – Hubert Stuppner (né en 1944) : La Danse de Salomé, pour Orchestre – Granville Bantock (1868-1946) : Sappho, neuf fragments pour voix et orchestre, extraits. Sur des textes de la poétesse Sappho, traduits par Helen Bantock – Œuvre écrite en 1905, en création française – Albert Roussel (1869-1937) : Suite n° 2 de Bacchus et Ariane – Marina Domaschenko, mezzo~soprano – Orchestre National de France, direction : Howard Griffiths

Merci, encore une fois, à René Kœring, de s’attacher dans ses nombreuses fonctions à une part essentielle de la vocation patrimoniale qu’on attend d’un « patron de musique » : œuvrer en défricheur hors du « grand » répertoire, en faveur de raretés bien enfouies derrière moult programmations de routine. Comme à Montpellier dont il est le mentor, Kœring sait très bien que tout ce qui est rare en musique n’est pas forcément précieux ; mais qu’il y a tout intérêt à laisser l’auditeur s’attacher, si l’on peut dire, en liberté à ce qui aura pu le séduire.

Selon ces critères, le programme de la soirée, intelligent triptyque féminin (Salomé – Sappho – Ariane) serti dans le beau cycle « Figures de l’Antique », se donne comme locomotive évidente les Fragments de Sappho de l’Anglais . Un petit siècle de patience donc (comme pour le Notre Dame de Paris de Franz Schmidt, à Montpellier l’an dernier) – qu’est-ce qu’un siècle face à la fugacité du temps ? -, et tout vient à point à qui sait attendre. La musique anglaise est très peu jouée chez nous, exactement la muflerie inverse de l’extrême déférence de la si peu perfide Albion – qui raffole de nos partitions plus que toute autre nation peut-être. Alors que dire du statut de Bantock en France ?

Ces Fragments de Sappho de 1905, très significatifs de l’érudition du compositeur et de son goût pour l’Antique, sont de grands monologues pour mezzo et orchestre, qui peuvent éventuellement rappeler le Chant de la Terre mahlérien. Précédés d’un sensationnel prélude coloriste, à l’instrumentation replète (huit contrebasses) et à l’orchestration raffinée qui se souvient de son Wagner ; et surtout de l’art infini du paysage musical de Frederick Delius, son quasi-contemporain (à peine moins sorti de la mémoire française) ! En quelque sorte, un peu des longues lignes de Parsifal avec les bruissements chastes, et languides pourtant, de Roméo et Juliette au Village

La suite ne déçoit guère. Façonnée de main de maître par qui fait corps avec cette école, la déclamation de la poétesse fait encore référence à Delius : un Sea Drift pour mezzo cette fois-ci, en ce qui concerne le traitement de la voix et des bois ; et à Elgar (Variations Enigma) pour celui des cordes. La touche personnelle vient des cuivres, instruments chéris de Delius toujours ; mais rougeoyant ici de manière bien particulière, comme paraphrase du chant syllabique et poignant. Voix sombre et ample, aux tannins irrésistibles, avec une couleur à la Kathleen Ferrier, Marina Domashenko se joue de la tessiture très tendue (façon Berg) donnée par Bantock à ces poèmes de l’extase lesbiens.

L’Épithalame conclusif tourne à une scène finale de Salomé (rigoureusement contemporaine !) saphique, moins saccadée que l’original, et dotée de traits d’agilité en rajoutant sur la sensualité. Modèle d’écriture et d’inspiration que ces Fragments ; et découverte de taille, on l’aura compris ! Salomé, par conséquent : ce soir, l’Italien Stuppner mène la danse d’entrée de jeu, avec une parenté évidente vis-à-vis de qui l’on sait. Cette création française d’une partition-pastiche de 1994 a permis aux artistes d’ouvrir le bal en offrant la plénitude de leur talent. Celui de l’Orchestre National est notoire, dès lors que le chef se montre à la hauteur.

C’est au minimum le cas d’ ; qui confère une clarté de plans et une netteté de dynamique à une page atonalement correcte mais truffée de pièges. Rôle concertant important du premier violon, des effets inédits de xylophone et de trompette, rythmique percussive orientalisante et obsédante ; et pour couronner l’ensemble, des tutti orgasmiques… Du talent en effet, il en y a eu, et même un peu plus, pour servir cette pièce originale et astucieuse où s’entend plus d’une réminiscence, aussi, du Sacre du Printemps ou du Mandarin merveilleux !

Après cette création et le « choc Bantock », reste à terminer, après un court entracte, avec un niveau équivalent d’inspiration et d’interprétation. On n’est guère déçu. Quitte à radoter, il faut répéter qu’ n’est pas servi en France comme il le mériterait : souvent. Le solitaire de Varengeville sait son orchestre, tout comme ou les musiciens anglais de cette époque ; et partage pour un soir, outre la thématique antiquisante, la pléthore de l’effectif – ainsi que l’art consommé d’en jouer. Bacchus et Ariane est même un trait d’union idéal entre Stuppner et Bantock…

En effet, les qualités de démiurge du premier sont on ne peut mieux servies par la deuxième suite du splendide ballet ; et un Griffiths en état de grâce nous livre un pandemonium, une orgie de beau son, qui ferait oublier qu’en principe il y faut un argument et des danseurs ! Quant au don du coloris du second, il trouve et narcisse, et écho, dans les admirables intermèdes élégiaques de Roussel. Avec une précision d’horloge diabolique, le chef britannique joue sur tous les tableaux de cette exposition isotrope, faite d’opulence, de pulsation, de complémentarité entre sensualité et sarcasme.

Voilà bien ce qui s’appelle une leçon de direction : personnalité, cohérence, clarté, lisibilité et frénésie tout à la fois ; ce qui s’ajoute à la haute valeur musicale du festin. Lequel n’est pas d’une simple araignée en ce 15 mars 2002 à Radio-France, mais bien d’un insatiable Pantagruel de la musique : Howard Griffiths !

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