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La libération de Francesca Caccini de l’Oubli

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Maison de Radio-France (Cycle Figures Antiques). 15, 16, 17.III.02 : Francesca Caccini : La liberazione di Ruggiero dall’isola d’Alcina, Opéra-Ballet en un Prologue, trois Actes et un Finale (Florence, 1625). Adriana Fernandez : Alcina, Alicia Borges : Melissa, Furio Zanasi : Ruggiero, Alain Clément : Neptune, Stephan Van Dyck : le fleuve Vistule, Astolfo, Elisabeth Holmertz : Dame d’honneur I, Katherine Hill : Dame d’honneur II, Mélanie Remaud : Dame d’honneur III, Catarina Costa e Silva : Dame d’honneur IV, Sacha Hatala : Dame d’honneur V, Blandine Staskiewicz : la Messagère d’Oreste, Katia Velletaz : la Sirène, François-Nicolas Geslot : le Berger, Marina Lodgensky : une Plante encorcelée, une Dame. Ensemble et Chœur Elyma, direction : Gabriel Garrido.

La liberazione di Ruggiero dall’isola d’Alcina

Coïncidence ? Une grosse semaine après la Journée Internationale des Femmes, voilà que vient apporter un point d’orgue à ce décidément remarquable cycle « Figures de l’Antique » de Radio-France ; en créant salle Olivier Messiaen ce qui semble être le premier opéra de l’histoire, écrit d’une féminine main. Dans ce domaine comme en tant d’autres, on en conclura donc que le beau sexe ne s’est montré ni maladroit, ni tardif : 1625, la monteverdienne Favola d’Orfeo (Crémone, 1608) venait tout juste d’avoir dix-huit ans ! Et un quart de siècle seulement venait de s’écouler depuis la création florentine du premier opéra connu, au sens moderne du terme : l’Euridice de Iacopo Peri (1600). Florence, justement — et la cour des Médicis —, c’est le lieu de naissance de cette première (?)Alcina du tout nouveau genre musical.

Festivité de cour oblige, il s’agit de surcroît d’un opéra-ballet, avec prologue et conclusion allégoriques. Genre qui ne perdurera guère dans la Péninsule, à l’opposé de la France ; mais où on connaît au moins trois grands représentants sur trois siècles : Ercole Amante de Cavalli (pour la France justement), Armida de Rossini, ainsi que Le Villi de Puccini. Qui est donc cette , surnommé « la Cecchina » ? La fille de ce Giulio qui nous a laissé quelques admirables Arie Antiche (airs extraits de ses opéras), ou Le Nuove Musiche ? Oui, mais pas seulement : une véritable enfant de la balle ! A famille de musiciens peu sexistes ses spécialistes ; l’aînée Francesca aura la composition comme Papa, mais aussi le chant (on suppose qu’elle fut elle-même sa propre première Alcina). La cadette sera une cantatrice demandée, créatrice de l’Arianna de Monteverdi, dont on a, au moins, conservé le célébrissime et poignant Lamento.

Elle paraît avoir composé un nombre important d’opéras ; tous, sauf celui-ci, ont disparu. A l’écoute de La Liberazione, il est vivement permis de le regretter. donne splendidement la réplique à René Jacobs, grand spécialiste de l’opéra du Nord italien (sa magnifique trilogie Cavalli chez Harmonia Mundi, pour preuve…). L’Argentin, qui ressuscite ou ressource de manière exemplaire le patrimoine baroque de son continent, est devenu en quelques années une incontournable référence monteverdienne (une autre brillante trilogie, chez K517 cette fois) ! Pas inutile en l’occurrence : « la » Caccini parle d’emblée le Monteverdi courant.

L’instrumentarium est fort cuivré (quatre trombones…), et dès le Prologue se reconnaissent des réminiscences d’un Orfeo qui serait déjà aux Enfers. Car l’Alcina caccinienne (Adriana Fernandez), à la différence de son ambiguë et complexe héritière haendélienne, est beaucoup plus conforme à l ’original de L’Arioste : c’est une incarnation du Mal, une véritable Circé, magicienne jouissant de ses rapts et soudainement amoureuse. Ruggiero est bien entendu un autre personnage « important » (, excellent dans un rôle un peu terne) ; mais c’est essentiellement, en tout manichéisme, la fée libératrice Melissa (extravagante Alicia Borges) qui porte en elle l’exutoire théâtral et musical.

Autour de ces trois protagonistes se meut une foultitude de partenaires : personnages secondaires, intervenants issus du chœur, chœur lui-même. L’effectif très ténu, et d’une extraordinaire qualité, choisi par Garrido pour ses instrumentistes donne d’emblée des gages de réussite qui seront honorés. Les cordes sont magnifiques, et outrepassent, déjà, le simple emploi de soutien du madrigal, genre que pratiquait aussi Donna Francesca. Aux flûtes et cornets, de même qu’aux trombones précités, d’ourler avec couleur et éclat un chant d’une incroyable variété.

Autant la structure de l’opéra est très libre, avec son immense premier acte dont la durée est plus que double que celle des deux derniers ; autant l’écriture vocale s’impose comme sans cesse renouvelée, au service du drame. Le parlé-chanté de Caccini senior (recitar cantando, récitatif —un jour cela deviendra le Sprechgesang !) prédomine, bien entendu. Mais ne sont pas omis – comme dans les Madrigaux de Monteverdi – les variations libres, ariosos, airs embryonnaires avec ritournelles, duos, trios, ensembles… et finale !

Songer que la représentation s’accompagnait, donc, de ballets, donne une idée du faste de cette musique inventive, fraîche, tendre – et quasi pastorale (dans une histoire qui ne l’est pas). Monteverdi, toujours : le Combat de Tancrède et Clorinde n’est pas loin ; et son admirable nouveauté, sa fabuleuse licence, se devinent à nouveau ici. On s’attardera, au surplus, sur l’inventivité très baroque de situations et groupes de personnages. Ici, des chœurs de demoiselles, là des cavaliers et dames délivrés de l’emprise d’Alcina (ballet équestre). Le plus étonnant : ce chœur mixte de « plantes ensorcelées » (préfigurant par la thématique « les Fleurs » des Indes Galantes), où se peuvent entendre et goûter non seulement… des filles-fleurs, mais aussi des garçons-fleurs !

Gabriel Garrido, qui connaît ce répertoire comme sa poche, s’arc-boute sur une tension dramatique servie sur un plateau par une belle poésie, laquelle compense une trame plutôt pauvrette. Lissant chaque contour du texte maître et conducteur, il narre plutôt qu’il ne déclame, ce qui est excellent – aidé en cela par une équipe magnifiquement soudée. Au sein de laquelle on relèvera en particulier des choristes masculins solistes absolument transcendants. Lorsqu’on aura salué, pour conclure, la pertinence et le brio de ce week-end « Figures de l’Antique » conçu par René Kœring et ses collaborateurs, si riche en découvertes fécondes ; ainsi que la qualité de la documentation fournie (très nourrie de belles références littéraires), on conviendra que tous auront fait en sorte, ce 17 Mars 2002, que s’impose en fin de festivités avec l’aura de son héroïne d’opéra : en magicienne, bénéfique cette fois.

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