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Thierry Escaich – Une génération très prometteuse de compositeurs français

À emporter, CD, Musique symphonique

Thierry Escaich fait partie d’une jeune génération très prometteuse de compositeurs français. A l’instar d’un Guillaume Connesson ou d’un Jean-François Zygel, il a su revenir à une musique contemporaine agréable à écouter. Agréable car renouant avec les principes fondamentaux de la musique : la mélodie, l’harmonie et le rythme. Principes qui ont été totalement mis à coté par toute une école française durant ces cinquante dernières années, école que l’on pourrait qualifier aujourd’hui pratiquement d’Arrière-Garde. L’écriture de Escaich peut se rapprocher ainsi d’un certain point de la musique américaine de Philip Glass et John Adams. On y retrouve le même goût pour la tonalité, un certain sens mélodique et une pulsation rythmique claire qui approche parfois la répétition obstinée (écoutez le premier mouvement du Concerto pour Orgue). Mais la comparaison s’arrête là. Escaich a derrière lui toute une tradition française. Son harmonie est essentiellement tonale, mais plus fortement encore modale, et s’associe fréquemment à la polytonalité et à l’atonalité.

 

Thierry Escaich (né en 1965) Concerto pour orgue et orchestre, Première Symphonie « Kyrie d’une messe imaginaire », Fantaisie concertante pour piano et orchestre fait partie d’une jeune génération très prometteuse de compositeurs français. A l’instar d’un Guillaume Connesson ou d’un Jean-François Zygel, il a su revenir à une musique contemporaine agréable à écouter. Agréable car renouant avec les principes fondamentaux de la musique : la mélodie, l’harmonie et le rythme. Principes qui ont été totalement mis à coté par toute une école française durant ces cinquante dernières années, école que l’on pourrait qualifier aujourd’hui pratiquement d’Arrière-Garde.

L’écriture de Escaich peut se rapprocher ainsi d’un certain point de la musique américaine de Philip Glass et John Adams. On y retrouve le même goût pour la tonalité, un certain sens mélodique et une pulsation rythmique claire qui approche parfois la répétition obstinée (écoutez le premier mouvement du Concerto pour Orgue). Mais la comparaison s’arrête là. Escaich a derrière lui toute une tradition française. Son harmonie est essentiellement tonale, mais plus fortement encore modale, et s’associe fréquemment à la polytonalité et à l’atonalité. La mélodie est très marquée par le chant grégorien. On retrouve des citations directes qui parfois hantent entièrement certaines œuvres, ainsi le Dies Irae dans le Concerto pour Saxophone. Mais plus globalement, les thèmes prennent souvent l’allure d’un hymne grégorien imaginaire (voir le thème de la première symphonie « Kyrie d’une messe imaginaire ») et donne l’impression de grandes mélopées lyriques qui se développent librement et progressivement sur lesquelles se superpose un tissu plus complexe. Le rythme, fortement marqué, est souvent instable et source de conflits violents et contrastés. Certains ont voulu qualifier cette musique de néo-romantique, par parallèle avec la musique néo-classique du début du 20ème siècle. En fait, Escaich ne recherche pas un style particulier ou un créneau inexploré. Il écrit tout simplement la musique qu’il ressent naturellement. Il ne s’est pas inventé un style, il a un style.

L’univers d’Escaich est un univers romantique fait de luttes et de tensions. Souvent deux thèmes s’opposent ouvertement de manière très serrée (Fantaisie Concertante). On retrouve de grandes progressions (ou processions) mélodiques et harmoniques qui créent un climat dramatique souvent déchirant (Concerto pour Orgue, final de la Première Symphonie). La tension est constamment maintenue par des rythmes obsédants ou des dissonances tendues.

Le seul reproche que l’on pourrait faire à cette musique, c’est peut-être de toujours tendre vers le paroxysme. Il n’y a pratiquement pas de plages sonores un tant soi peu reposantes (comme par exemple le Jardin du Sommeil d’Amour dans la Turangalila-Symphonie d’Olivier Messiaen). Il existe toujours, même dans les parties les plus détendues, une tension sous-jacente qui n’attend que de se réveiller et de resurgir plus violemment.

La musique d’Escaich peut se rapprocher aussi d’un autre point de vue de la musique de film. Comment ne pas penser par exemple au Psychose d’Herrmann en écoutant son Concerto pour Saxophone et Cordes. De même le début de la Fantaisie Concertante ferait une très bonne musique d’un épisode de Maigret (même si en ce domaine, Laurent Petitgirard nous a déjà laissé une bande sonore très convaincante). Et pour avoir vu Escaich improviser à l’orgue sur des films muets, je peux témoigner qu’il possède ce sens du visuel et de l’action dramatique propre au septième art, sachant créer un univers qui complète l’image sans redondance.

Certains réactionnaires trouveront cette musique ringarde et passéiste. Dès qu’une musique paraît facile et simple à écouter, dès qu’elle semble faite pour le plaisir et l’émotion, elle paraît suspecte. Comme si le chef-d’œuvre artistique devait être impénétrable. Mais ne nous trompons pas, la qualité de l’écriture est tout à fait remarquable et indiscutable (Escaich obtint quant même huit premiers prix au Conservatoire de Paris !), l’orchestre totalement maîtrisé et les thèmes d’une réelle valeur mélodique. Escaich possède une personnalité originale, sa musique est directement reconnaissable en quelques secondes et possède un souffle romantique indéniable.

Le dernier disque de présente donc trois pages symphoniques majeures de sa production : la Première Symphonie (1992) intitulée « Kyrie d’une messe imaginaire », le Concerto pour Orgue et orchestre (1995) et la Fantaisie Concertante pour piano et orchestre (1995).

Le Concerto pour Orgue et orchestre a été créé en 1995 par Henri-Frank Beaupérin, l’actuel jeune et talentueux organiste du Cavaillé-Coll de la Cathédrale d’Angers. Mais sur ce disque c’est , le non moins talentueux et célèbre organiste de Notre-Dame de Paris, qui s’approprie la partie soliste. J’avais eu l’occasion à l’automne dernier d’entendre dans ce concerto lors d’un concert de Radio-France dans la salle Olivier Messiaen. Ce n’est donc pas une surprise de le retrouver sur ce disque. La partie orgue a été enregistrée indépendamment à Notre-Dame de Paris puis ajoutée à la partie orchestrale au mixage. Les puristes du disque seront peut-être choqués par ce procédé. Mais dans le cas d’un concerto pour orgue, il s’avère très intéressant. D’abord, peu de salles de concert disposent d’un orgue correct (à Paris, il n’y a que la salle Olivier Messiaen), et l’acoustique de l’instrument n’est pas toujours idéale dans une salle. Avec Notre-Dame de Paris, on dispose d’un instrument de dimension largement appréciable avec une acoustique de cathédrale très bien saisie. Et inversement, l’orchestre, qui aurait sonné comme dans une baignoire dans la grande nef de Notre-Dame de Paris, est idéalement restitué dans la salle de concert de Liège. Le mixage permet aussi d’équilibrer parfaitement les deux parties, ce qui est intéressant car il n’est pas toujours techniquement évident à un organiste d’équilibrer son instrument avec un orchestre afin de bien faire ressortir tous les détails. Quoi qu’il en soit de ces considérations techniques, le résultat est ici totalement convaincant et réjouissant, ce qui est l’essentiel.

Le Concerto pour Orgue se découpe en trois mouvements. Le premier mouvement sert de prélude. Il est constitué d’une basse obsédante, sur laquelle des mélopées graves inquiétantes et des accords stridents deviennent de plus en plus présents et stressants jusqu’à l’explosion totale, avant un retour au « calme » initial. Cette page n’est pas sans rappeler la deuxième Evocation pour orgue seul d’Escaich. Le deuxième mouvement est un grand adagio symphonique très expressif. Lente et douloureuse procession qui nous amène jusqu’au point culminant de tout le concerto. La reprise du thème initial se fait ensuite au violoncelle solo de manière tout aussi déchirante. Une page sublime d’une grande émotion. Le final commence comme un scherzo pour finir comme une toccata. Page brillante et virtuose, peut-être un peu trop longue. Les concertos pour orgue sont trop rares pour ne pas ménager notre plaisir pour cette partition merveilleuse.

La Première Symphonie d’Escaich adopte une forme assez originale. Il s’agit d’une succession continue de quatre versets (Allegro con fuoco, Adagio ma non troppo, Vivace molto, Adagio) introduits chacun par une courte antienne. Les antiennes possèdent un climat froid assez étrange et permettent d’esquisser les thèmes des futurs versets. Ce climat glacial et sans vie est restitué par deux flûtes qui exposent en contrepoint et en syncope une sorte de thème grégorien inquiétant repris en valeur longue à la basse et au milieu duquel des personnages/thèmes errent. Si la séparation entre la première antienne et le premier verset est nette, la dernière antienne et le dernier verset se suivent sans qui l’on puisse indiquer une véritable séparation. Cette dernière page est tout particulièrement remarquable pour sa progression d’un univers sans vie, le quasi-néant, vers une lumière de plus en plus intense et lyrique qui débouche sur une dernière exposition du thème principal par les cuivres comme une réminiscence d’hymne antique. Il est à noter qu’Escaich a réutilisé le même matériau musical pour sa deuxième esquisse pour orgue.

Je ne me rappelle plus si c’est qui avait assuré la création de la Fantaisie Concertante pour piano et orchestre il y a quelques années à Paris, mais je sais par contre que c’est une familière de l’univers d’Escaich pour l’avoir entendue à l’automne dernier à Paris dans un concert Orgue et Piano avec Thierry Escaich à l’orgue. Complicité entre les deux artistes qui avaient créé à l’occasion l’une des dernières œuvres du compositeur : Choral’s Dream, pour orgue et piano. On retrouve dans la Fantaisie Concertante le même univers mystérieux et conflictuel que dans Choral’s Dream. La Fantaisie Concertante, en un seul mouvement, est l’œuvre du disque la plus séduisante au premier abord. Les premières mesures sont bien rythmées et mélodiquement très agréables. Il s’agit bien d’une réelle fantaisie concertante et non d’un concerto pour piano. Dès l’entrée de l’instrument soliste, on se rend compte que celui-ci est en véritable fusion avec l’orchestre et ne tient aucun rôle prédominant qui pourrait reléguer son partenaire à un simple accompagnement. Même ce qui tient lieu de cadence pour le piano s’effectue avec le concours de l’orchestre (superbes arpèges au piano très romantiques). Le morceau commence paisiblement, mais les deux thèmes de l’œuvre vont vite se confronter dans une atmosphère de plus en plus violente et dramatique marquée par les oppositions serrées du piano et de l’orchestre pour enfin se fondre dans un final somptueux.

, , et l’Orchestre Philharmonie de Liège, placés sous la direction artistique du compositeur, sont largement à la hauteur de cette musique. Ces interprètes ne trahissent pas ici leur réputation d’excellence qu’on leur connaît au disque et au concert et communiquent un véritable amour pour ces œuvres. L’orchestration est foisonnante et richement rendue par la prise de son. Ce disque nous montre que la France possède une jeune génération de compositeurs et de musiciens de haut niveau, et on remerciera nos amis belges d’avoir prêter l’un de leurs meilleurs orchestres pour les soutenir.

Thierry Escaich n’est pas seulement compositeur. Il est aujourd’hui un organiste de premier plan, titulaire de l’orgue de Saint-Etienne-du-Mont à Paris où il a succédé à Maurice Duruflé. Il est aussi l’un des improvisateurs les plus réputés du moment, se produisant aussi bien dans les services religieux, dans les concerts qu’en accompagnement de films muets. On a même eu l’occasion aussi de l’entendre au piano lors du dernier festival Présences à Radio-France dans son quintette avec piano. La discographie de Thierry Escaich comprend déjà plusieurs titres. On se tournera en priorité vers l’excellent disque publié récemment chez Calliope présentant l’essentiel de l’œuvre pour orgue et les trois motets avec Thierry Escaich en personne à « son » orgue de Saint-Etienne-du-Mont. Un second disque publié chez Chamade comprend diverses œuvres instrumentales et vocales, tels que le concerto pour saxophone et cordes intitulé « Le Chant des ténèbres », un trio pour flûte, violoncelle et piano « Scènes d’enfants » (série de variations sur « A la Claire Fontaine ») et les « Ad Ultimas Laudes » (d’après Baudelaire) pour 12 voix mixtes.

Il existe de plus trois disques consacrés à l’improvisateur. Deux premiers disques édités chez Chamade présentent des improvisations pour les unes profanes (Passacaille, mouvement de symphonie…), pour les autres religieuses (Noël, Pentecôte, Assomption…). Un dernier disque, éditée chez Calliope, est, à l’instar de l’œuvre similaire de Marcel Dupré, une série d’improvisations commentant le Chemin de la Croix de Paul Claudel, texte récité ici par Georges Wilson. Disque sombre mais magnifique.

LE DISQUE

Thierry Escaich (né en 1965) Concerto pour orgue et orchestre, Première Symphonie « Kyrie d’une messe imaginaire », Fantaisie concertante pour piano et orchestreThierry Escaich (né en 1965)

Concerto pour orgue et orchestre

Première Symphonie « Kyrie d’une messe imaginaire »

Fantaisie concertante pour piano et orchestre
Olivier Latry : orgue
Claire-Marie Le Guay : piano
Orchestre Philharmonique de Liège
 : direction
Disque Accord 472 216-2 (2002)

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