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Le Capitole se paie Lulu

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Toulouse. Théâtre du Capitole les 2, 4, 7 et 9 février 2003. Alban Berg : Lulu Marisol Montalvo (Lulu) ; Katharine Gœldner (Gräfin Geschwitz) ; Cécile Galois (Eine Theatergarderobiere) ; Gilles Ragon (Der Maler) ; Wolfgang Schöne (Dr Schön) ; Richard Decker (Alwa) ; Robert Bork (Ein Athlet) ; Franz Mazura (Schigolch) ; Christian Jean (Der Prinz). Orchestre National du Capitole, Günter Neuhold (direction) ; Pet Halmen (mise en scène, décors, costumes et lumière).

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Toulouse, ville réputée du Bel Canto, affichait, jusqu’à il y a peu, une programmation lyrique des plus classiques, un peu trop classique même, parfois. Mais, ces dernières années, Peter Grimes, la Tétralogie, ou cet opéra de Berg semblent marquer une volonté de renouvellement fort bien venue. Aussi est-ce avec une grande curiosité que l’on attendait cette Lulu, d’autant que avait déjà réussi à Toulouse de mémorables Clémence de Titus, Mitridate Re di Ponto, ou Ariane à Naxos, malgré un Vaisseau fantôme plus contestable.

Au bord de la scène, une tête féminine de phrénologie s’ouvre en deux et découvre un amphithéâtre où un médecin s’apprête à opérer une dissection. Dissection du cerveau féminin, du corps féminin, voilà ouverte cette fameuse Boîte de Pandore, titre original de la pièce de Wedekind adaptée par Berg. En plaçant ses personnages, stylisés comme ceux d’une bande dessinée, dans la splendeur de décors très années 20, dominés par le noir, Pet Halmen accentue leur côté dérisoire, transformant Lulu en charge acide contre les misères de la sexualité, où les personnages ne sont que des bouffons ridicules, tels le Peintre déguisé en Arlequin ou un Athlète grimé en créature mi-homme mi-tigre.

La sexualité est d’ailleurs partout présente, affichée crûment lorsque Lulu apparaît sur scène à peine vêtue d’un string ou par la présence continuelle du tableau censé représenter Lulu, en Arlequin dans le livret, en fait une copie en rouge de La Naissance du monde de Courbet. Rien de choquant dans cette exhibition -Lulu n’est-elle pas une prostituée?- mais une brutalité qui est celle même de l’action. Et Lulu mourra après un dernier coït avec Jack l’éventreur, déchéance de son destin mais aussi de ses appétits sexuels

Ce parti-pris d’une certaine crudité réussit fort bien à l’œuvre et donne à quelques scènes une brutalité marquante, même si l’on peut trouver que d’autres moments, tel la mort de Lulu, ne vont guère au-delà de ce premier degré et manquent d’une vision plus profonde. Toutefois, avec des acteurs-chanteurs visiblement convaincus et engagés, ce spectacle, prodigue en sensations fortes, ajoute un succès à la déjà longue liste de Pet Halmen.

Il faut dire que la distribution réunie par le Théâtre du Capitole est tout à fait digne d’éloges, et l’on retrouve d’ailleurs quelques vétérans habitués de l’œuvre, tels , ici en Schigolch, hier le Docteur Schön de Boulez et Chéreau, ou , routier des scènes allemandes. L’équipe est d’ailleurs extrêmement homogène et habitée, Gœldner attachante dans le rôle pourtant ingrat de la comtesse Geschwitz, , brillant Alwa, Ragon étonnant Peintre, lui que l’on connaît plutôt en Platée.

Seule la Lulu de peut appeler certaines réserves. Certes, elle se tire avec honneur des embûches d’un rôle exceptionnellement difficile et l’on admire son cran de chanter quasi-nue devant un théâtre comble, avec autant de décontraction. Mais le timbre, plutôt vert et parfois acide, guère sensuel en fait, tout comme une certaine gaucherie du geste, donnent une vision du personnage sans nuance ni volupté dans la voix et le jeu. Si le désir du spectateur ne peut s’identifier à celui de tous les personnages pour cette Lulu sans magnétisme, n’est-ce pas toute la problématique de l’œuvre qui s’en trouve bouleversée ? Pour autant, cette relative carence ne nuit qu’à peine au succès d’un spectacle très pensé et qui fonctionne parfaitement. On sent, d’ailleurs, la précision de la mise en scène derrière chaque geste et chaque attitude, signe évident du travail fourni par l’équipe.

On doit associer à ce succès la direction particulièrement compétente de . Plutôt que de mettre en exergue la violence éruptive de la partition, le chef a cherché avant tout à lui donner une grande fluidité, sans pourtant que jamais les arêtes vives de la musique ne soient gommées. Cette recherche d’homogénéité, plus que le soucis du détail, a permis ainsi d’éviter le hiatus parfois audible ailleurs entre le 3° acte orchestré par Cerha et le reste de l’œuvre et, par sa patience, a su donner à l’action une avancée extrêmement prenante sans jamais verser dans l’exagération dramatique. Il a été très bien suivi par un orchestre du Capitole tout à la fois réactif et d’un excellent fini instrumental dans cette musique redoutable à mettre en place.

Un excellent spectacle fort bien servi, vision très efficace d’une œuvre magnifique et prenante, qui aurait demandé, peut-être, un rôle-titre plus charismatique.

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Toulouse. Théâtre du Capitole les 2, 4, 7 et 9 février 2003. Alban Berg : Lulu Marisol Montalvo (Lulu) ; Katharine Gœldner (Gräfin Geschwitz) ; Cécile Galois (Eine Theatergarderobiere) ; Gilles Ragon (Der Maler) ; Wolfgang Schöne (Dr Schön) ; Richard Decker (Alwa) ; Robert Bork (Ein Athlet) ; Franz Mazura (Schigolch) ; Christian Jean (Der Prinz). Orchestre National du Capitole, Günter Neuhold (direction) ; Pet Halmen (mise en scène, décors, costumes et lumière).

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