La Scène, Opéra, Opéras

Requiem de la reine de Carthage, Didon veuve d’Enée

Plus de détails

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 8-III-2003. Purcell : Dido and Aenea. Susan Graham, William Dazeley, Camilla Tilling, Sara Fulgoni, Cécile de Boever. Chœur European Voices. Le Concert d’Astrée. Direction et clavecin : Emmanuelle Haïm.

/

Clin d’œil à l’année Berlioz, le Théâtre des Champs-Elysées a proposé début mars les Troyens vus par . A la différence de l’épopée fleuve du compositeur français à la durée parsifalienne, l’opéra de son aîné britannique est un drame concis au souffle continu. Il n’en est pas moins dense, riche d’un expressionnisme radieux. Bien plus, Purcell invente avant Wagner l’opéra moderne, la mélodie continue héritée du Couronnement de Poppée de Monteverdi. Il annonce aussi le poème symphonique, avec d’intenses micro-césures instrumentales qui relient les trois actes entre eux. En cinquante minutes, tout est dit et consommé. Opus baroque ? Rien n’est moins sûr. L’épure décalée de ce Monteverdi anglais, novateur hors pair, transcende les étiquettes et ose étreindre les esthétiques les plus disparates en sculptant un ouvrage syncrétique d’une rare homogénéité. La dimension fantastico-comique intervient également avec le personnage prégnant de l’Enchanteresse, esquisse d’Ulrika, en moins terrifiant. Celle-ci commande une étrange confrérie de sorcières sardoniques, promptes à se gausser des infortunes à venir de Didon. Un certain Verdi se souviendra du procédé dans Macbeth, parachevant ainsi le concept d’art total qui fonde la dramaturgie shakespearienne initiée en quelque sorte par l’auteur de The Fairy Queen. Preuve manifeste qu’un monument phare n’a besoin d’atteindre quelque quatre heures trente, tels les Troyens ou Le Crépuscule des dieux, pour provoquer un choc commotionnel. Il faudra attendre Mozart avec le féerique Zaïde, voire les partitions concises de Bartok, de Martinu (Ariane), et même Hauer – ce dernier avec un autre personnage mythique, Salammbô – pour que le miracle de cet art si subtil de la litote en musique se réitère.

Que dire ici de l’incarnation de la reine de Carthage par  ?… Assurément, « la Didon » des temps présents. La cantatrice américaine déploie les ors d’une voix chaleureuse au timbre satiné, dotée d’un médium sonore, d’un aigu argentin. Ses qualités de tragédienne sont admirables. Saluons aussi la versatilité de l’artiste, exquise Mignon à Toulouse, Iphigénie à Salzbourg, et ses nombreuses incursions remarquées dans les musiques française et contemporaine, à la scène et au disque (Dead Man Walking, sur les couloirs de la mort, de Heggie, les mélodies de ou de Reynaldo Hahn qu’elle chanta au châtelet en 2000)… Dès sa première apparition, la belle mezzo-soprano captive tant elle restitue comme personne la majesté du personnage vaincu, prête à la défaite, au renoncement (thématique pré-wagnérienne) dont les rêves d’amour sont saccagés, les espérances ruinées : toute velléité de bonheur est piétinée par le guerrier troyen. Le Lamento final « When I am laid in earth » se mue en un douloureux chant d’outre-tombe aux accents funèbres, la première Liesbestod de l’histoire de l’art lyrique. Une authentique Mort et transfiguration, une vision étonnamment prémonitoire anticipant Norma. En outre, les échanges Didon/Belinda ouvre une allée royale aux duos entre Adalgise et la prêtresse celte, autre pierre angulaire de l’opéra magnifiant la voix de femme.

Tant et si bien que les autres solistes, silhouettes presque épisodiques – hormis la belle Enchanteresse de , en dépit de quelques sons métalliques – apparaissent en net retrait. Enée est un bellâtre pleutre au lieu du héros conquérant déchiré entre la raison d’Etat et sa passion brûlante pour Didon. Sa prestation guère mémorable est desservie par une voix blanche au timbre terne. Gentillette Belinda, qui s’apparente ici au soprano acidulé d’un format modeste. L’ensemble instrumental d’ n’appelle que des compliments enthousiastes. Elle semble pourtant se ressaisir en cours d’exécution, comme si, par sa seule présence, Susan Graham galvanisait une troupe en déroute dans la première partie (Ode-Cantate pour l’Anniversaire de la reine Mary). En effet, l’orchestre, atone, laissait augurer du pire, flûtes baroques fâchées avec la justesse, sonorités couinantes des cordes, incessants décalages avec des solistes léthargiques peu investis. Mais, après l’entracte, la métamorphose a été complète.

On devine quelle subjuguante Didon berliozienne, dans la droite lignée de Josephine Veasey, Tatiana Troyanos ou Régine Crespin – et dans l’attente d’Anne-Sofie von Otter – la belle Américaine interprètera au début de la saison prochaine au Théâtre du Châtelet. Il suffit de l’écouter déclamer « Adieu, fière cité » avec une noblesse et une incomparable articulation française dans son récital Berlioz chez Sony Classical, pour en être convaincu.

Plus de détails

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 8-III-2003. Purcell : Dido and Aenea. Susan Graham, William Dazeley, Camilla Tilling, Sara Fulgoni, Cécile de Boever. Chœur European Voices. Le Concert d’Astrée. Direction et clavecin : Emmanuelle Haïm.

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.