La Belle et le Monstre

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 10.IV2003. Théâtre des Champs-Elysées Serge Prokofiev : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en sol mineur opus 16*. César Franck : Psyché, poème symphonique pour chœur et orchestre**. Elisabeth Leonskaja*, Isabella Rosselini**. Chœur de Radio France**. Orchestre National de France. Direction : Kurt Masur.

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L’ et ont mis jeudi face à face la Belle et le Monstre. La Belle a été la rare symphonie chorale Psyché de Franck qui ne s’était dévoilée jusqu’ici que partiellement à nos oreilles avant d’apparaître enfin intégralement dans sa beauté nue ; le Monstre n’est autre que le Concerto n° 2 pour piano et orchestre de Prokofiev, épreuve de force et d’obstination du virtuose et musique d’une puissance et d’une attirance démoniaques. Antagonisme parfait pour ce concert de l’ au Théâtre des Champs-Élysées où le romantisme, pour l’un marqué au fer rouge et à la sueur, pour l’autre bouillonnant d’érotisme et de sensualité, coula à flot et à sang.

Le deuxième Concerto pour piano de Prokofiev est devenu mythique pour sa difficulté technique surhumaine. Mais c’est par son lyrisme sombre et désincarné qu’il s’est imposé au public depuis sa création en 1913. Elizabeth Leonskaja possède ces deux qualités : des doigts d’acier lui permettant de terminer au sprint la cadence marathonienne du mouvement initial, une sensibilité l’autorisant à souligner tout ce que cette œuvre recèle de romantisme sous-jacent et de subtilités. Loin des démonstrations sèches et percutantes qui sévissent traditionnellement dans la musique de Prokofiev, la pianiste russe recherche un son opulent et généreux pour mettre exergue les richesses de cette partition, notamment cette émotion de stupeur et de détresse, hésitant entre les larmes et le divertissement. Dans ce concerto difforme et déroutant, Kurt Masur sait éviter les imprécisions du redoutable scherzo, qu’il gomme par la plénitude sonore qu’il sait atteindre à la fin du premier mouvement et par le ton acerbe et désenchanté qu’il insuffle au troisième.

Changement total d’atmosphère avec le poème symphonique Psyché de . Cette vaste fresque chorale en trois parties de près d’une heure est aujourd’hui peu jouée et enregistrée. La raison en est malheureusement simple et presque décourageante : à l’époque de la publication de l’œuvre, l’éditeur de Franck n’a pas eu les moyens financiers de graver les parties chorales, se contentant des quatre extraits symphoniques, qui sont aujourd’hui les moments les plus connus de Psyché, et personne ne s’est donné la peine d’imprimer la partition dans son intégralité ! On comprend alors l’intérêt du concert de l’Orchestre National de France qui a présenté la totalité de cette composition. Car tronquée et amputée des chœurs, Psyché perd sa logique interne et sa formidable structure harmonique et dramatique que son auteur savait donner à ses œuvres. Quoique adepte de la traditionnelle forme sonate, Franck recourt ici à une forme plus poétique, élaborant ces pages comme une longue ligne continue où de mémorables thèmes expressifs et des harmonies suaves se croisent et se rejoignent. Riche d’un esprit wagnérien mais d’une orchestration délicate typiquement française et d’un lyrisme généreux reconnaissable entre tous, Psyché est l’une des œuvres les plus injustement négligées de Franck.

Une légende qui perdure jusque dans le livret du concert veut que Franck ait écrit sa Psyché, mythe païen par excellence, dans une vision religieuse. Soutenue par Vincent d’Indy, cette idée présente l’avantage de placer cette musique dans la haute et noble lignée des Béatitudes et de la rendre ainsi conforme à l’image si réductrice du « Pater Seraphicus ». Pourtant, écrite en 1886, Psyché est faite de la même sensualité que le Quintette de 1879 et que le poème symphonique Les Eolides de 1876. Ce n’est donc pas un hasard si elle reprend des thèmes et des tournures mélodiques et harmoniques de ces deux partitions. Loin d’une vision aussi bien exotique que religieuse, c’est une relecture humaine sublimée et passionnée que Franck, le romantique, donne de ce mythe antique.

Afin de mieux rappeler au public l’histoire de Psyché et d’Eros, Kurt Masur a eu l’heureuse initiative, en 1996, alors qu’il était directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de New York, d’ajouter à la musique de Franck un récitatif de John Guare constitué d’un prologue et de plusieurs interludes. La comédienne Isabella Rossellini, habillée d’un pyjama noir et d’un manteau gargantuesque rose fluo, assura avec conviction et un léger accent qui a son charme un texte qui trancha avec la naïveté désuète des parties chorales écrites semble-t-il par Georges Franck, fils du compositeur.

Après la Quatrième Symphonie d’Albéric Magnard l’année dernière, chef-d’œuvre méconnu du génie français, l’Orchestre National de France fait honneur à la musique française en rendant cette Psyché encore plus belle que nature. Pour rester dans la même thématique, Kurt Masur serait inspiré s’il inscrivait au plus tôt à son répertoire les deux merveilles que sont les poèmes symphoniques Psyché (1914) et Eros (1916) de Louis Vierne, que l’on entend plus aujourd’hui mais où coulent la même sensualité harmonique et le même charme mélodique que dans la musique de son maître.

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