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Karol Szymanowski, ou Le Chant du Berger

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Paris. Théâtre du Châtelet. 25-IV-2003. Karol Szymanowski : Le Roi Roger. Wojtek Drabowicz, Ryszard Minkiewicz, Tatiana Maria Pozarska, Štefan Margita, Rafal Siwek, Jadwiga Rappé. Chœur et Maîtrise de Radio France, Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction : Jukka-Pekka Saraste.

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L’art musical polonais ne se résume pas au seul Frédéric Chopin, si grand soit-il. Il serait opportun de tirer des oubliettes des artistes de l’envergure de Stanislas Moniuszko (Le Manoir hanté est une merveilleuse), Henryk Wieniawski, Ignacy Paderewski ou Mieczyslaw Karlowitz… Avant Jenufa, le mois prochain, le Châtelet explore de nouveaux chemins de traverse. Ce théâtre a en effet offert deux représentations dédiées à (1882-1937) encore trop souvent ignoré en France. Le Roi Roger, créé en 1926 à Varsovie, le second de ses ouvrages lyriques après Hagith de 1922, n’apparaît que sporadiquement. Trois raisons principales peuvent justifier la mise à l’écart de cet opéra mystique : un orchestre et un chœur titanesques qui déploient des effets de timbre et une débauche de sortilèges instrumentaux inouïs ; un rôle-titre exigeant, à la tessiture impitoyable ; enfin, le sujet même, d’une haute portée philosophique, voire ésotérique.

Le Roi Roger aborde la double dimension à la fois dionysiaque et apollinienne de la Beauté : ces deux composantes étant en perpétuel conflit au cours de ce drame métaphysique. Un débat esthétique sur lequel se greffe le thème de la confusion des sentiments, constitue le soubassement d’une œuvre très brève. En effet, celle-ci n’excède guère une heure vingt. Ce chef d’œuvre insolite est donné d’un seul tenant, sans entracte. Si Le Roi Roger était un lieu, ce serait une étrange arche de verdure à la végétation vénéneuse, une mosaïque démesurée, un dédale d’arabesques et de volutes symphoniques : l’orchestration évoque un tableau arborescent de Gustave Moreau. En fait d’opéra, il s’agit davantage d’un oratorio, d’un poème vocal, ou d’une symphonie chorale pour solistes avec ballet. L’action se déroule en Sicile au XIIe siècle. En ce confluent de l’Orient, de la Chrétienté et de la mythologie hellénique, cœur de tous les métissages méditerranéens, le roi Roger, gardien de l’ordre public et religieux est conduit à juger un berger. Celui-ci propage une « foi hérétique », « païenne », fondée sur l’amour libre, sans entraves. Le gouvernement de la raison doit céder devant le désir physique, nu, assouvi. C’est l’opposition entre la Beauté glacée, statufiée, marmoréenne, sublimée – approche apollinienne – et la Beauté « sanguine », charnelle, orgiaque menant à l’ivresse sexuelle – vision dionysiaque. Le pâtre, considéré par Szymanowski comme le protagoniste principal, préfigure un autre personnage christique à la sensualité troublante, celui de Théorème, film-phare de Pier Paolo Pasolini qui bouleverse l’ordonnancement de vies en apparence organisées, voire rigidifiées. Roxane, l’épouse du souverain, est peu à peu ensorcelée, captivée par le pouvoir quasi magnétique des yeux du beau berger. Roger est également sur le point de succomber aux charmes du jeune homme, mais domptant le feu qui le torture, il saura résister à cet appel secret des sens.

La culture et la science du musicien polonais sont édifiantes. Il livre à la fois une somme visionnaire et une impressionnante synthèse de musicologie européenne. La prépotence des chœurs, fondamentale, évoque le Moussorgski de Boris Godounov et de La Khovantschina, Rachmaninov et ses œuvres religieuses, telles ses Vêpres ou la Liturgie de saint Jean Chrysostome. Les interventions chorales sont un modèle de ferveur mystique et de rigueur stylistique que seul un Stravinsky égalera dans sa Symphonie de psaumes ou dans ses opus plus tardifs tels le Canticum sacrum ou le Requiem Canticles. En outre, Szymanowski a parfaitement intégré le Sacre du printemps et l’Oiseau de feu. L’ombre de Schönberg plane également, l’hymne conclusif, chant de louanges dédié au soleil, rappelant l’apothéose des Gurrelieder. Sur le plan symphonique, la quadruple influence de Richard Strauss, Ravel (Daphnis et Chloé), Debussy – jeux de miroitements impressionnistes -, Scriabine enfin (Poème de l’Extase) est indéniable. Du point de vue vocal, la tessiture retorse de Roxane fait indubitablement penser à celle, stratosphérique, de la princesse Chemakhaâ du Coq d’Or de Rimski-Korsakov. Elle convoque également un spectre de coloris nuancés comparable au méconnu Concerto pour soprano léger de Glière. Remplaçant Thomas Hampson, souffrant, le baryton Wojtek Drabowitcz est une authentique révélation. Il domine avec brio les éclats paroxystiques de l’orchestre. Emission franche, aigus percutants, graves robustes, projection idéale, son incarnation est magistrale. On le sent se débattre contre ses pulsions interdites, son attirance irrépressible envers le berger nourrissant de sombres pensées inavouables. Roxane manque d’ampleur au premier abord, sa voix n’est pas des plus melliflues. Or, son timbre irisé cisèle son aria orientalisante de l’acte II, une mélopée arabe avec d’innombrables teintes luxueuses. Un soprano lyrique léger telle Marie Devellereau ferait ici merveille.

Quel bel Idrisi du rayonnant  ! Des qualités que l’on cherche en vain pour le Berger dont le souffle est court, le timbre râpeux. Mais l’aigu n’est pas phonogénique, ce qui est regrettable pour cet adepte d’une doctrine hétérodoxe axée sur la recherche du plaisir et de la jouissance. Son chant élégiaque ne peut être qu’une ode permanente consacrée à une forme de spiritualité érotico-panthéiste. Il devrait dégager une attraction fatale : on est proche des Chants du Muezzin infatué aux non-dits sulfureux, écrits par Szymanowski. Soulignons à sa décharge que ce dernier lui a singulièrement compliqué la tâche. Enfin, pour revêtir le costume de l’équivoque pasteur, Il eût fallu dénicher un oiseau rare, une voix qui unirait le helden ténor au belcantisme.

En revanche, côté orchestre, la réussite est totale, n’était-ce une tendance infime à couvrir les voix. Le chef finlandais a compris l’exacte respiration d’une musique exaltée, turgescente, voluptueuse. Équilibre parfait entre les masses chorales et une invincible armada orchestrale. Un torrent de passion irrigue chaque accord. Les instruments à vent sont capiteux, les cuivres rougeoyants à souhait, et les cordes ondulantes. Une lecture à la fois en acier tranchant dans les mouvements de foule, langoureuse dans les épanchements, restituant le climat agreste du drame. Dans les scènes de ballet, le chef relie l’esthétique du Polonais à celle de l’Albert Roussel de Bacchus et Ariane, voire de l’opéra-ballet Padmavâti.

Un CD vivement conseillé, l’enregistrement de Thomas Hampson dirigé par Sir Simon Rattle (2 CD EMI). A lire, Szymanowski, un compositeur à la croisée des chemins de Christopher Palmer (Ed. Actes Sud)

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Paris. Théâtre du Châtelet. 25-IV-2003. Karol Szymanowski : Le Roi Roger. Wojtek Drabowicz, Ryszard Minkiewicz, Tatiana Maria Pozarska, Štefan Margita, Rafal Siwek, Jadwiga Rappé. Chœur et Maîtrise de Radio France, Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction : Jukka-Pekka Saraste.

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