La Scène, Opéra, Opéras

La maturité de « K… »

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Paris. Opéra Bastille. 6-V-03. Philippe Manoury, K…. Andreas Scheibner, Eva Jenis, Jeanne-Michèle Charbonnet, Gregory Reinhart, Laurent Naoury, Kenneth Riegel, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Robert Wörle, etc. Orchestre de l’Opéra National de Paris. Maîtrise des Hauts-de-Seine. Direction : Dennis Russel Davies. Mise en scène : André Engel. Décors : Nicky Rieti. Costumes : Chantal de La Coste Messelière. Lumières : André Diot

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Outre l’honneur rare fait par l’Opéra de Paris à un compositeur de voir une de ses œuvres créées sur l’une de ses scènes, ce théâtre offre à ses heureux élus une reprise sur cette même scène. Du moins est-ce le cas depuis que la direction de l’Opéra de Paris est assumée par Hugues Gall, puisque, dès sa nomination , les deux ouvrages initiaux donnés en première mondiale depuis 1999, ont été donnés une seconde fois, dans l’ordre de leur création, successivement Salammbô de Philippe Fénelon (repris en 2001), et, ce printemps, K… de (créé cette même année 2001), moins de deux mois après la première de Perelà de Pascal Dusapin. Une telle politique honore son initiateur, la création soufrant d’être trop rarement reprise, ce qui donne aux œuvres nouvelles que peu de chance de s’imposer. Reste à espérer que les deux derniers opéras commandés par Hugues Gall, Perelà de Dusapin et Rimbaud de , qui sera produit la saison prochaine, connaissent le même sort.

Convaincu dès la première de l’œuvre le 7 mars 2001, de l’efficacité de K… de Manoury, il s’avère que, avec le recul du temps et riche de l’expérience et de la proximité de la création de Perelà, cette impression première est pour le moins confortée. En effet, la reprise de ce deuxième opéra* de Philippe Manoury a confirmé combien ce proche de est arrivé à une totale maîtrise du théâtre lyrique, dans la diversité de ses aspects. L’expérience acquise à l’aune des carences de son premier opéra a permis au compositeur d’attribuer à la narration une place privilégiée – le livret respectant au plus près le célèbre récit inachevé de Kafka, Le Procès. Mais si, côté discours, l’on est emporté par le drame de Franz K, l’on goûte aussi désormais le chant, dont le traitement reste proche du Wozzeck de Berg, alors que, voilà deux ans, l’opéra semblait plutôt régi par le récitatif continu en forme de parlé-chanté. Mais le texte allemand demeure parfaitement compréhensible.

Côté orchestre, la réussite est totale. Manoury maîtrise cet instrument à la perfection, tout comme l’informatique de l’Ircam qui transcende littéralement l’acoustique de l’Opéra Bastille. Ainsi, les deux entités musicales se complètent et s’enrichissent mutuellement pour soutenir la voix et la rendre plus lyrique encore, alors même que les personnages semblent incapables de chanter, comme psychologiquement bloqués par leurs places respectives dans la machination dont Franz K. est la victime expiatoire. Jamais en effet cette salle réputée froide, où le spectateur ne peut généralement guère entrer dans l’œuvre qui lui est proposée, n’a été si chaude, le son aussi présent. La spatialisation à travers seize haut-parleurs enveloppe littéralement le public. Après le semi-échec de 60e Parallèle, Manoury a tiré profit des aptitudes dramatiques de l’informatique en temps réel. La réussite est ici complète, la production formant une entité d’une prégnante homogénéité. En dépit de sa conception délibérément fragmentaire, dans la ligne du Wozzeck de Berg, dont on retrouve plus ou moins certaines atmosphères, l’œuvre acquiert une formidable continuité, de la fosse au plateau. Dans de superbes décors de , la mise en scène subtile et fine d’ associe l’exécution programmée du héros de Kafka à la représentation d’un spectacle tourné tour à tour vers le théâtre, le cirque et la liturgie. L’un des sommets de l’ouvrage est l’hallucinante scène du peintre, avec son chœur de jeunes filles, ainsi que le finale, qui met violemment un terme à l’opéra. Sous la direction magistrale de , orchestre et chanteurs exacerbent les élans d’un ouvrage qui trouve sa place dans la trajectoire des opéras d’Alban Berg et de Bernd Aloïs Zimmermann, avec en tête de distribution, à peu près similairee à celle de la création, un Andreas Scheibner, qui, plus encore que voilà deux ans, campe un K… bouleversant de vérité, et un Kenneth Riegel peintre étincelant. Mais tous seraient à citer, à commencer par la touchante Eva Jenis et le sonore Laurent Naoury, qui faisait ici une prise de rôles, tant tous sont portés dans leur caractérisation des personnages du drame à la fois par la mise en scène magnifiée par une remarquable direction d’acteurs d’, particulièrement inspiré ici, et par la musique extrêmement prenante de Philippe Manoury.

* Le troisième ouvrage scénique de Philippe Manoury est créé en octobre prochain, Scène nationale d’Orléans. Il s’agit de l’opéra de chambre La Frontière.

crédits photographiques : Eric Mahoudeau

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Paris. Opéra Bastille. 6-V-03. Philippe Manoury, K…. Andreas Scheibner, Eva Jenis, Jeanne-Michèle Charbonnet, Gregory Reinhart, Laurent Naoury, Kenneth Riegel, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Robert Wörle, etc. Orchestre de l’Opéra National de Paris. Maîtrise des Hauts-de-Seine. Direction : Dennis Russel Davies. Mise en scène : André Engel. Décors : Nicky Rieti. Costumes : Chantal de La Coste Messelière. Lumières : André Diot

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