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Le bel été de Suzanne Giraud

Aller + loin, Dossiers, Musicologie

« Crier vers l’horizon », Duos pour Prades pour clarinette et violoncelle », « Envoûtements VI », « Le bel été ». ResMusica était au plus près de la compositrice Suzanne Giraud au moment de ces trois créations en 2003. Pour accéder au dossier complet : Suzanne Giraud

 

Le bel été est crée Péniche Opéra (Péniche Adélaïde) le 23 mai 2003 à 20H30 par Mathieu Lécroart (baryton) et Emmanuel Olivier (piano), avec la participation du peintre Philippe Cleach.

Le sonnet Le bel été d’Yves Bonnefoy a inspiré à son premier cycle de mélodies pour voix et piano*. Si, pour cette compositrice éprise de littérature et qui hésita un moment entre musique et littérature, la poésie est une fidèle compagne, elle ne l’avait jusqu’à présent mise en musique que dans des œuvres échappant au cadre mélodique classique. Cela dès son premier opus qu’est Voici la lune (1982/1986) pour mezzo-soprano, flûte et piano sur un poème de Michel Leiris, bientôt suivi de La dernière lumière (1985) pour soprano, flûte, clarinette, cor, deux percussionnistes, piano, violon, et violoncelle sur un texte d’Ivan Goran Kovacic, Bleu et ombre (1993) pour voix et contrebasse dont elle est a elle-même signé le poème), Envoûtements III (1997) pour soprano, clarinette et percussion sur des vers de Jeremy Drake, et To One In Paradise (1999) pour mezzo-soprano et orchestre sur un poème d’Edgar Pœ que l’on peut considérer comme une grande mélodie avec orchestre Petrarca (1996) pour six voix mixtes tenant du madrigal , enfin Qu’as-tu vu dans le vaste monde ?  (2002) pour baryton, trompette piccolo et ensemble qui illustre la poésie de Saint-Gelais. Aujourd’hui, alors qu’elle travaille sur son second opéra, Le Vase de parfums sur un livret d’Olivier Py dont la création sera donnée à Strasbourg début octobre 2004, n’hésite pas à se confronter au genre de la mélodie avec piano, tradition qui ne lui pèse nullement. «  Je ne peux dire que ce soit pour moi une grande nouveauté, un bouleversement ou une révolution, confie-t-elle. J’en ai tellement écrit et pastiché dans les exercices d’écriture du conservatoire que je m’y sens comme chez moi. La mélodie est riche d’une très grande histoire, et si l’on peut parler de la mélodie française comme d’un produit typé, il est également possible de l’inclure dans la grande famille lied-mélodie pour voix et piano. En cela, elle appartient à l’aube de ma vie de musicienne, tant j’ai déchiffré et joué de lieder en famille au cours de mon adolescence.  » Née à la musique à l’âge de quatre ans sous le piano de son père jouant Mozart, Haydn et Bach, Suzanne Giraud a découvert le lied en commençant, vers treize ou quatorze ans, à en déchiffrer quantité de pages au piano, accompagnant sa sœur, aujourd’hui flûtiste, mais qui, à l’époque, chantait d’une voix de soprano la totalité des lieder de Schubert. Puis ce furent Schumann, Brahms et Wolf, avant Fauré, Debussy, Chabrier, Duparc… Ce n’est pourtant pas dans cette lignée que se situe la compositrice dans le cycle Le bel été. « En fait, précise-t-elle, je me rapproche plutôt de l’Antique et du retour à l’Antique, un de mes sujets favoris, centre de la grande querelle de la fin du XVIe siècle, d’abord la musique ensuite les paroles ou le contraire. Giulio Caccini (1550-1618) a pris parti pour la primauté des paroles, et je penche de son côté. Tout comme sa fille Francesca, il prônait le retour à l’Antique, sans doute un lieu commun parce qu’il s’agit en fait d’une relecture et d’un prétexte pour faire du neuf. Comme pour Caccini, il s’agit aussi pour moi du résultat de ce que j’ai pu en découvrir par mes recherches et du fruit de mes rêveries et d’une quête personnelle ». C’est pourquoi, dans la mélodie, le texte se doit de rester constamment intelligible, la compositrice l’inscrivant dans ce genre intime en le mettant en relief au sein de tournures qui résultent de la façon dont elle le ressent intimement, cela avec le langage qui lui est propre, un langage d’aujourd’hui.

Forme en arche

Né à Tours le 24 juin 1923, Yves Bonnefoy est l’un des grands poètes de notre temps. Pourtant, son œuvre entière se place à contre-courant de la production contemporaine, tant l’écrivain se refuse à l’autonomie formelle de l’œuvre d’art. Sa poésie se situe entre deux mondes, une présence qui s’est dissipée mais que la nostalgie ne suffit pas à restituer, et un autre univers qui est à venir. Ainsi, Bonnefoy essaie-t-il de réunir passé et présent, et de montrer que l’homme, en certains moments de son histoire, a existé. Ce qui a attiré Suzanne Giraud vers ce poète est sa distinction et son recul. « Je ressens son art comme exceptionnellement vrai, s’enthousiasme-t-elle, mû par un travail soutenu, une antériorité réelle et qui se fonde sur un très grand classicisme tout en étant d’aujourd’hui. Et que dire de cette thématique qui semble plus ou moins obsessionnelle, sans que je puisse vraiment la mesurer ?… Dans Le bel été se trouvent à la fois ce concept récurrent et un très grand et paradoxal mystère entre l’expression et le contenu du sonnet ». Du Bel été écrit en alexandrins, Suzanne Giraud a tiré cinq mélodies de durées inégales qu’elle a structurées en un cycle en forme d’arche, la cinquième renvoyant à la première et la quatrième à la deuxième. La mélodie centrale, la plus développée des cinq, est indépendante puisqu’elle possède son propre matériau, cela bien qu’elle reprenne les trois appels du titre « Le bel été » scandés dans la mélodie initiale, en fait le prologue du recueil, le concept de cycle évoquant pour la compositrice l’idée de boucle, la dernière strophe du sonnet sur laquelle se fonde l’ultime mélodie faisant office à la fois de dernière strophe et d’envoi. « Dans la structure poétique classique, rappelle Suzanne Giraud, l’envoi est la dernière partie d’un poème. Cet envoi fait souvent référence au lecteur ou referme ce qui est en suspension, le cœur du poème ou l’instant qu’il évoque. Il referme également le livre ». Le poème choisi par Suzanne Giraud joue de l’ambiguïté. « Il s’y trouve un mystère, et ma musique en découle et l’exprime jusqu’à l’adhésion, convient la compositrice. Mais je n’ai pu percer ce mystère, et je n’ai d’ailleurs pas cherché à le résoudre, tant ce sentiment est riche et particulier, surtout dans le cadre de l’écriture de cette œuvre ». Etrangement, Le Bel été les élans d’un Voyage d’hiver estival. « Yves Bonnefoy, précise Suzanne Giraud, joue ici de l’équivoque entre le chaud et le froid – ainsi j’ai porté par exemple l’indication «&nbspcomme figé par le froid&nbsp» sur la partition. Peut-être est-il question ici de deux êtres qui s’aiment et passent ensemble un dernier été avant que l’un ou l’autre ne meure. Mais, à la fin, l’on sent qu’il ne s’agit pas de cela, et l’on s’interroge sur ce que ce poème peut signifier. Le mystère reste entier. Je pensais, en composant sur ces vers, à l’expression «&nbspc’est une belle catastrophe ! »… Cette irruption soudaine du « tu » est-elle l’indice de l’arrivée inopinée d’une autre personne ou le poète se parle-t-il à lui-même ?… Et qu’en est-il de la formule « Tu aimas » qui traduit une certaine relation au temps et intrigue de plus en plus, jusqu’à la fin?…  »

Le piano lyre antique

Ce recueil, de huit minutes trente, achevé le 27 novembre 2002, répond à une commande de La Péniche Opéra, qui organise tous les ans « le Printemps de la Mélodie ». Il est devenu prétexte à une vague de créations de compositeurs d’aujourd’hui à qui Mireille Larroche, directrice de ce navire amarré quai de la Loire dans le XIXe arrondissement de Paris, demande des mélodies nouvelles afin de faire perdurer un genre réputé désuet. « J’ai réussi à échapper à cette idée, se félicite Suzanne Giraud, ne connaissant par exemple ni les mélodies de Francis Poulenc ni celles de Reynaldo Hahn. Tout simplement parce que je ne les ai pas pratiquées, et le hasard ayant voulu que je n’entre jamais en contact avec elles ». Longtemps concentrée sur la voix de mezzo-soprano, à laquelle elle a attribué la place centrale de l’opéra qu’elle compose, Suzanne Giraud semble s’attacher pour l’heure à celle de baryton, puisqu’elle vient d’écrire coup sur coup Qu’as-tu vu dans le vaste monde ?  et Le bel été, auxquelles il convient d’ajouter 11 Duos pour clarinette et violoncelle, le registre de ce dernier instrument étant proche de celui du baryton. Pianiste de formation, la compositrice n’a que peu écrit pour son instrument de prédilection. Le rivage des transes (1991) pour deux pianos et deux percussionnistes, et Zéphyr (1999) pour piano seul, ainsi que quelques pages dans des pièces pour ensembles. « Pour Zéphyr, se souvient-elle, j’avais envie du grand beau piano qui sonne plein et de renoncer aux procédés abondamment utilisés par John Cage et poussés jusqu’en leurs ultimes retranchements par George Crumb, entre autres. Mon projet était de jouer du piano avec les doigts et de le faire sonner ample. Dans Le bel été, en revanche, je traite le piano telle une lyre antique. Dès le début du recueil, le pianiste pince les cordes, debout devant le clavier, maintenant la pédale enfoncée, et le choix des cordes jouées crée un mode dont les sons sont fixés dans un certain étagement qui constitue, en outre, un ordre d’apparition et de retour avec des pôles précédant et prolongeant les interventions de la voix, tout en ponctuant les retours du texte ». Le piano, toujours grand ouvert, joue de la résonance, mais l’écriture peut aussi être tamisée, la voix n’apparaissant jamais à l’arrière-plan, l’instrument intervenant rarement en même temps que le chanteur. Quant aux quarts de ton qui constituent l’une des propriétés de son style, Suzanne Giraud y recourt ici avec vigilance. « Dans mon système, les quarts de ton sont faciles à chanter parce qu’ils s’inscrivent naturellement dans un complexe sonore que je construis autour. Si le chanteur écoute, ce qui est le cas de tous les bons chanteurs, il s’appuie dessus et le quart de ton est exposé logiquement et naturellement ».

Crédits photographiques : © Philippe Gontier

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