Pas de bonnet d’âne pour le conservatoire

La Scène, Opéra, Opéras

Rennes. Opéra. 24.VI.2003. Gian-Carlo Menotti : The Telephone ; Richard Strauss : Des Esels Schatten (l’Ombre de l’âne). Ensemble vocal du Conservatoire National de Région, Solène Diguet, Ronan Debois, Frédéric Madec, Erwan Gallacier, Pierre Dissert, Noémie Pinard, Anne Ollivier, Xavier Fournier, Loïc Rondeau, Jean-Christophe Brizard, Jean-Michel Fournereau, etc. Chœur, Ensemble Chorégraphique, Comédiens et Orchestre du Conservatoire de Rennes. Mise en scène : Jean-Michel Fournereau. Direction : Gildas Pungier.

Première française de l’ultime opus scénique de Richard Strauss

La ténacité d’un directeur de théâtre têtu comme un … Breton aura eu raison de facétieux grévistes ; un mouvement social n’eût pas manqué de pénaliser cette initiative originale. Point de musiciens aguerris, mais des élèves du Conservatoire rennais ; lesquels ont confirmé le fameux vers de Corneille « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années ». Une maîtrise indéniable, un sens de l’exigence et du travail en équipe, une heureuse fusion des arts du spectacle vivant (classes de théâtre, de danse, de chant), ces jeunes et sympathiques artistes en herbe n’ont pas choisi la facilité : au menu deux raretés, Menotti et R. Strauss.

Le musicien italo-américain est quasi ignoré en France, hormis l’apparition sporadique du Médium (à Bordeaux et à Paris voilà quelques décennies). Or, Le Consul, ou le pastoral conte de Noël, Amahl et les Visiteurs de la nuit, Maria Golovin mériteraient de figurer davantage à l’affiche. Le Téléphone (1947), ou l’amour à trois, s’avère une parabole satirique, visionnaire, conte moderne d’une actualité ardente (l’engouement du portable). Elle repose sur un argument simple ; la monomanie de ce maudit appendice sonore. Alors se dégagent les thèmes de l’incommunicabilité, l’asservissement béat à la technologie, preuve que le bonheur n’est pas simple comme un coup de fil.

The Telephone - photo (c) Franck Galbrun

L’orchestration sagement tonale n’en est pas moins bondissante ; une subtile introduction swinguante, d’exquises envolées post-pucciniennes, mâtinée de parodie d’arioso bellinien subjuguent le public. Elle multiplie les références à l’univers coloré des « lyrics » de Jérome Kern, ainsi qu’à l’âge d’or des comédies musicales ou shows rutilants de Broadway : allusion au Cole Porter d’Anything Gœs ou de Kismet, à Bernstein même – On the town -, ou encore au Weill de The lady in the Dark. Tout cela en vingt minutes ! Robuste et prometteur baryton de , une voix bien timbrée sur l’étendue du registre ; apparié au beau soprano lyrique, au galbe solide de Solène Diguet, à la vocalisation impeccable. Leur jeu d’acteurs est confondant de naturel. L’orchestre, irréprochable, attentif aux voix, veille justement à ne jamais les couvrir.

Autre surprise et découverte de taille, unique dans la production de Richard Strauss, l’Ombre de l’Ane (1947/48), ultime ouvrage scénique de l’Eté indien du compositeur bavarois, exotique opéra bouffe (une heure dix de musique), création posthume de 1964 à Ettal. Cette œuvre serait-elle inachevée (elle compterait dix-huit numéros) ? Oui et non. La partition piano était complète. Un élève de Strauss l’aurait, dit-on, orchestrée – toutefois, après le sixième tableau, on n’imagine guère de suite. En l’occurrence, les dialogues parlés sont restitués en français (excellents comédiens, modèles de diction, d’abattage et irrésistibles de drôlerie). Une demi-douzaine de saynètes juxtapose donc commentaires goguenards des acteurs, et interventions chantées, suaves, burlesques et des soubresauts orchestraux. L’auteur de la Sinfonia domestica a conçu cette œuvre pour la fête de fin d’une année scolaire de son second petit-fils.

Des Esels Schatten - photo (c) Franck Galbrun

Le ton adopté est celui d’un luxueux Komische konversationsstück für Musik ; un Strauss inattendu ? Bigre, la vis comica du grand compositeur allemand est indubitable, après ses opus noirs, il en apporte une éclatante démonstration avec La Femme silencieuse, opéra comique fort élaboré, et les pastiches déjantés de bel canto – écouter le ténorino du Rosenkavalier ou le duo haut en couleur des deux doux dingues italiens de Capriccio.

Ici, hormis celle de l’âne, aucune ombre au tableau. Une interprétation réglée au millimètre : les solistes, homogènes, expérimentent pour la plupart les premiers transports de la scène. Aisance théâtrale manifeste, rigueur exubérante, enthousiasme communicatif au service d’un boute-en-train octogénaire donnant libre cours à sa fantaisie. En digne successeur d’Offenbach, Strauss a concocté un cocktail explosif de mélodies spontanées, ourlées dans un lyrisme mellifère. Il s’agit d’une plaisanterie musicale, déversant un humour acide sur l’Antiquité. Par-delà les avatars d’un infortuné bourricot, cette comédie germano-héllénique développe une intrigue ubuesque, les péripéties procédurales d’un litige qui oppose un vulgaire charlatan à un modeste muletier. Chronique juridico-politique féroce à l’égard des pouvoirs publics : la justice frelatée, des avocats marrons, des magistrats sentencieux à moitié séniles, édiles corrompus, grand prêtre porté sur la bagatelle, tous impliqués dans de sombres affaires de prévarication.

La fière cité des Abdéritains est un microcosme de fieffés gredins, lucioles suffisantes, emplies de vide. Milieu que n’aurait pas désavoué le Weill de Mahagonny. Au plan musical, ce turbulent singspiel renoue avec une certaine tradition mozartienne et schubertienne. Un sens du rubato inénarrable, une inventivité harmonique extravagante. Le court prélude symphonique atteste d’une fraîcheur d’écriture inégalée, virevoltante, singulière même : par fugaces instants, on entendrait des tournures ou rythmes de tango lents, entrecoupés de fausse salsa, de bossa-nova : presque du Ginastera revisité par Piazzolla. Strauss n’a pas lésiné sur les sortilèges de la ligne vocale : un raz de nuées moirées s’abat sur la partition. Chaque passage, d’ailleurs, mériterait d’être cité. En outre, les ensembles choraux, l’extraordinaire tableau conclusif et la péroraison du juge Philippidès (prestation magistrale de Frédéric Madec) révèlent une polyphonie sophistiquée. Le trio entre l’avocat et les deux « sauterelles » (Gorgo et Krobyle) ; la pompeuse tirade du Philippidès, rêverie judiciaire proche par son esprit des Plaideurs de Racine ; le récit du cordonnier () moquerie délicieuse des méditations de Sachs des Maîtres Chanteurs : voilà quelques exemples parmi d’autres de l’espièglerie de Strauss. Plus loin encore, le ballet-pantomime des grenouilles et des grues – réminiscences lointaines de Platée – dévoile la grâce funambulesque des petits rats. Cette légèreté mousseuse évoque la Suite symphonique du Bourgeois gentilhomme ou les « arlequinades » d’Ariane à Naxos. Décernons un accessit pour le velouté des violoncelles et les enluminures narquoises des cors. La commedia dell’arte du vingtième siècle est allemande.

Cette bouffonnerie pétillante, toujours majestueuse et raffinée, est une authentique fête de la Musique. Elle couronne le dynamisme innovant de la région Bretagne. Belle démonstration d’une politique cohérente de décentralisation, d’aménagement culturel ambitieux.

Crédit photographique : Franck Galbrun

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