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Rencontre avec Suzanne Giraud à l’occasion de la création d’Envoûtements VI

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« Crier vers l’horizon », Duos pour Prades pour clarinette et violoncelle », « Envoûtements VI », « Le bel été ». ResMusica était au plus près de la compositrice Suzanne Giraud au moment de ces quatre créations. Pour accéder au dossier complet : Suzanne Giraud

 

La création mondiale d’Envoûtements VI pour six percussionnistes, le cri du lion de par les Percussions de Strasbourg est donnée à Strasbourg le 8 octobre 2003 dans le cadre du Festival Musica.

Rien de plus sérieux et profond que l’humour. Les saltimbanques le savent, et connaît fort bien ce sentiment qui hante les zones les plus mystérieuses de l’être humain. Elle le sait davantage encore depuis qu’elle a posé la barre de mesure finale d’Envoûtements VI  qui accumule les facéties, tant pour ce qui est du jeu instrumental que de la scène et du verbe. Après le violon seul avec Envoûtements pour violon écrit en 1996 pour Irvine Arditti, Envoûtements II pour flûte en sol et marimba, Envoûtements III pour soprano, clarinette et percussion, Envoûtements IV  dédié au Quatuor Arditti, trois œuvres nées en 1997, et Envoûtements V pour guitare et quatuor d’archets en 2001, Suzanne Giraud, à la demande des Percussions de Strasbourg et du Festival Musica, a composé Envoûtement VI pour six percussionnistes, situant ainsi clairement cette œuvre nouvelle dans la continuité de ses préoccupations artistiques développées depuis 1996, début du cycle des Envoûtements dont les septième et huitième volets sont déjà en projet.

Envoûtements en tous sens

L’idée fondatrice du cycle des Envoûtements est de rendre musicalement tangible la diversité des sens du terme « envoûtement », notamment le charme qui se transfère de l’inspiration au compositeur, du compositeur à l’interprète, de l’interprète au public. Ce charme circule tel un fluide et finit par former un ensemble de cercles. La mise en voûte du son de l’instrument, c’est-à-dire l’élaboration d’une architecture en forme de voûte, magnifie les capacités de l’instrument et de l’instrumentiste. Les Envoûtements représentent en outre la somme des connaissances que Suzanne Giraud a développées dans ses œuvres antérieures, forme, proportion, couleur, rythme. Le tout est au service de son univers de créatrice, univers qui tient de l’imaginaire, du fantasmatique, du bagage technique, du rendu, mais aussi de l’architecture, qu’elle met ici en regard de sa. technique musicale. L’usage du pluriel dans le titre Envoûtements tient au fait que chacune des pièces du cycle est constituée de plusieurs cercles formant des chapelets d’envoûtements. « Ces sixièmes Envoûtements découlent une fois de plus, mais à leur façon de la grande structure que j’ai mise au point pour le cycle, confirme Suzanne Giraud. Une écriture selon un plan dynamique qui organise l’œuvre en une série de propulsions et accalmies. Elle suscite un mouvement irrésistible, de structure fractale pour que l’unité la plus petite soit le reflet de la mesure la plus grande, celle de l’œuvre entière. Il en résulte une forme composite constituée de lignes de forces qui se retrouvent dans les éléments les plus infimes comme dans les plus grands. Mais tout cela est relégué à l’arrière-plan par le caractère théâtral de l’œuvre. Par exemple :une bonne partie des “angles” de la structure se signalent par le jeu d’un instrument qui s’appelle le lions’ roar (le rugissement du lion). Plutôt que la géométrie de ses interventions, on retiendra le clin d’œil ou le coup de gueule, c’est selon, de la native du Lion que je suis. Au mieux, on captera l’ensemble des significations possibles – sérieuses ou humoristiques – superposées. »

Envoûtements VI, spectacle instrumental, vocal et gestuel pour six percussionnistes

Dans Envoûtements VI, sous-titré « Spectacle instrumental, vocal et gestuel pour percussionnistes », Suzanne Giraud tire de cette structure une implication totale des interprètes et exploite tous les aspects induits de la dramaturgie instrumentale, jeu des instruments, mais aussi usage des différentes expressions vocales, gestes et mimiques des percussionnistes, mise en lumière prédéfinie de l’espace scénique et des musiciens. Ainsi, outre les instruments courants, dans le riche attirail de la percussion contemporaine (y compris le sixxen inventé par Iannis Xenakis et le steel-drum) qu’elle connaît jusqu’en ses possibilités les plus extrêmes, riche de l’expérience acquise par l’écriture de plusieurs pièces pour percussion, du solo (Tentative-univers, 1983) au sextuor (Au commencement était le Verbe, 2002) et de ses nombreuses pages d’ensembles et d’orchestre, Suzanne Giraud a introduit dans la nomenclature d’Envoûtements VI des objets peu usités. « Après avoir assisté aux concerts du quarantième anniversaire des Percussions de Strasbourg où intervenait quantité d’accessoires et de jeux de scène, rappelle la compositrice, j’ai eu envie d’aller plus loin encore, mais à ma façon. Ainsi, ai-je fait dans ma partition un descriptif où je précise par exemple “Prenez dans la main droite un instrument de tel encombrement qui tient dans une seule main, etc.” J’ai également fixé deux implantations principales, frontale pour les petits instruments, et spatiale pour les gros, le tout distribué soit sur l’extrême bord du plateau, soit en demi-cercle dans le fond et sur les côtés de la scène. Au lieu de laisser intervenir le hasard, j’ai mis au point une circulation entre les deux implantations, et conçu pour cette œuvre festive et humoristique une scénographie qui détermine une façon de se mouvoir pour passer d’un instrument à un autre. Ce qui induit une pantomime codifiée avec ses propres graphismes. Pour parachever le tout, j’ai fait entrer en ligne de compte la voix et la diction de textes choisis pour leur aspect percussif, instaurant ainsi un contrepoint vocal “bruitique”. » La partition compte donc quantité d’indications scéniques, singulièrement détaillées et commentées. Le corps joue un rôle important dans la teneur même de l’œuvre, puisqu’il est ici la première des percussions, tout partant de l’instrumentiste et de l’intérieur de son corps. « C’est ma façon de vivre la musique, confie Suzanne Giraud. Et je constate qu’une connivence peut se créer avec les interprètes à partir de cette préoccupation. »

Illusion d’improvisation

Chaque musicien choisit en partie ses propres instruments, mais la partition définit une gamme précise de nomenclature. « Je fais des suggestions pour chacun des musiciens, précise l’auteur. Mais ils peuvent fort bien choisir d’autres instruments que ceux que j’ai indiqués, dans la mesure où ils répondent à un descriptif. J’impose certains instruments alors que d’autres peuvent être remplacés par quelque chose qui leur ressemble. » Outre les instruments à percussion et l’espace, les musiciens se sont vus confier par Suzanne Giraud des textes décrits dans la partition selon un ordre thématique, sélectionnés pour leur emploi immodéré d’un jargon particulièrement abscons au non initié (recette de cuisine « avec beaucoup de mots techniques spécialisés », fable en français « pas très connue », guide touristique de la Toscane « en allemand », cours de philosophie section phénoménologie « à dire après avoir mis de grandes lunettes », leçon de grammaire « très distinguée », scènes de roman policier en américain « à dire en mâchant du chewing-gum », etc.), et laissés au libre choix des interprètes dans la mesure où ils se situent dans la ligne précisée par le compositeur. « Tous ces textes présentent des rythmes qui ont certainement joué des rôles affectifs à certains moments de ma vie, de mon apprentissage d’enfant, comme la notice de médicaments, confie la compositrice ou de mes années d’école, par exemple la fable, le cours de philosophie. Ces textes ont en commun des termes que l’on comprend plus ou moins mais qui portent en eux un rythme, une musique. Et l’on percute ou non, mais c’est là un autre sens du mot percute (rires). » Envoûtements VI fourmille de surprises et de farces faites, à la façon des envoûtements, pour faire rire aussi bien le compositeur et l’interprète que le public, dans le même « chaînage » que le cycle entier. « Mais, l’œuvre finie, dit Suzanne Giraud, je pense que l’auditeur ressentira qu’Envoûtements VI et les événements qui lui sont inhérents sont soigneusement planifiés, tandis qu’en cours d’exécution, il n’aura cessé d’aller de surprises en surprises. Je n’ai rien laissé à l’improvisation, alors que beaucoup de passages paraissent aléatoires. Tel est l’envoûtement !  »

Crédits photographiques : © Philippe Gontier

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