VIIIe festival Toulouse les Orgues

On pourrait aborder ce VIIIe festival Toulouse les Orgues comme une sorte de catalogue : 38 concerts dans près de trente salles et sept départements, 3 orchestres, tant de solistes que l’on se dispensera de les compter, pour faire connaître les 400 orgues de la région dont 50 à Toulouse, et première fête internationale de l’orgue regroupant neuf villes européennes.

Mais tout cela ne serait qu’inventaire touristique pour brochure de syndicat d’initiative, liste vide de sens pour tourisme culturel, s’il n’y avait derrière cette apparente boulimie de chiffres une volonté de faire découvrir au public le plus large un instrument et un patrimoine instrumental et architectural uniques en sortant résolument des sentiers battus. Pas d’unité de lieu, chaque concert ou presque ayant lieu dans une salle différente, peu de stars, l’instrument ne s’y prête guère, rien de voyant ou de médiatique donc, et pourtant cette manifestation attire un public toujours plus nombreux et visiblement heureux. En laissant une large part à la découverte des jeunes talents de l’orgue et par des programmes à la thématique souvent intéressante, les organisateurs du festival font le meilleur prosélytisme qui soit: compter sur la curiosité et l’envie du public pour le faire venir, et visiblement cela marche! Belle leçon…

Au sein d’une programmation riche et diverse, on pouvait noter quelques moments forts, comme la projection de la Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer accompagnée d’improvisations sur l’orgue de Saint-Sernin par Louis Robilliard. Malgré la médiocrité technique d’une projection vidéo qui ne rendait pas justice à la magnifique photo de Rudolf Maté, ce qui est d’autant plus dommage que le DVD vient de nous en rendre une copie magnifique (The Criterium Collection 62, zone 1 uniquement), il s’agissait d’une tentative captivante. On sait que nombre de salles accompagnaient les projections au son d’orgues de cinéma, gigantesques machines imitant tous les bruitages possibles, mais entendre un Cavaillé-Coll en contrepoint de telles images était saisissant. Cependant, il est arrivé à Louis Robilliard, sans doute enivré des sonorités puissantes de son instrument, de trahir par la véhémence de son jeu les moments les plus élégiaques et les plus contemplatifs du film. On espère que cette expérience sera renouvelée, dans de meilleures conditions techniques toutefois.

On était heureux, également, de retrouver Claus Peter Flor dans Mozart à la tête de l’orchestre du Capitole, après sa Flûte enchantée. Mais quelle désolation de voir son patient travail sur les équilibres orchestraux en partie ruiné par l’acoustique impossible de la cathédrale Saint-Etienne, véritable hall de gare! L’arrière de l’orchestre se transformait ainsi en vague magma d’où n’émergeaient par instants que les cors. Et puis la logique du programme laissait à désirer, qui juxtaposait quelques sonates d’église du tout jeune Mozart à deux pièces pour orgue mécanique par , un extrait du quatuor avec flûte K 298 (!) et la quarantième symphonie, chef d’œuvre de la maturité ! Certes, le corpus pour orgue du compositeur est très réduit, mais l’intégralité des sonates dure environ une heure, ce qui, ajouté aux trois œuvres pour orgue mécanique, aurait fait un programme plus homogène et moins frustrant.

Parmi les découvertes du festival, un récital d’ a révélé les très belles adaptations pour orgue d’œuvres de Bach par Maurice Duruflé, ainsi qu’une folle Toccata op. 11 de Prokofiev transcrite par dans le plus pur style organiste dément pour film d’horreur. Très divertissant !

On connaît généralement peu la musique d’orgue de Liszt, et si sa transcription du chœur de pèlerins de Tannhäuser ne restera pas dans les annales, sa version pour orgue des Variations sur « Klagen, Sorgen, Zagen » de Bach, véritable poème symphonique, offre sous les doigts de Michel Bouvard une puissance dramatique saisissante. Composée après la mort de sa fille Blandine en 1862, cette œuvre poignante laisse éclater son intense douleur dans un langage d’une extrême complexité harmonique. Quel dommage que l’original pour piano ne soit presque jamais joué ni enregistré, car il s’agit d’un vrai chef-d’œuvre, sombre et dantesque.

, directeur artistique du festival mais également organiste et claveciniste émérite, ne saurait être oublié. Loin de l’orgue, il a offert, en compagnie de la soprano Stéphanie Révidat et du violoniste François Fernandez, une intégrale des belles et peu fréquentées Sonates bibliques de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville. Musique virtuose, d’une invention mélodique intarissable, magnifiquement servie par la voix charnue et virtuose de la soliste. En duo avec le violoniste, il a également donné l’intégrale des Sonates pour violon et clavecin de Jean Sébastien Bach. Le jeu de Jansen, rigoureux et plein d’une jubilation évidente, rendait avec une grande clarté à la fois la complexité d’une musique hautement polyphonique et son allégresse toute italienne. Le violon attentif de François Fernandez, accompagnateur plus que soliste dans ces œuvres, était un partenaire très musical et d’une grande finesse. Dommage que l’intégrale ait été divisée en deux concerts, l’un à Toulouse… l’autre à Pamiers , soit soixante-dix kilomètres plus loin!

Profondément original, varié, intrigant, parfois inégal bien sûr dans sa diversité, un festival largement ouvert et pas seulement réservé aux seuls inconditionnels de l’orgue; un festival qui préfère compter sur le pouvoir de la musique elle-même que sur la présence de noms connus sur une affiche, bref, un festival intelligent. Vivement l’année prochaine !

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