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Toulouse. Halle aux Grains. 30.XI.2003. Nikolaï Rimski-Korsakov : Le Coq d’Or (version de concert). Alexander Anisimov (Dodon); Anatoli Kotscherga (Polkan); Gilles Ragon (Gvidon); Alexander Gergalov (Afron); Alexandrina Miltcheva (Amelfa), Leonid Bomstein (L’Astrologue); Sumi Jo (La Reine de Chemakha). Chœurs et orchestre National du Capitole, Oleg Caetani (direction).

coq_dor-269x450Le « Coq d’Or » de Rimsky Korsakov en version de concert

La Fiancée du Tsar à Bordeaux, le Coq d’Or au Châtelet l’année dernière, repris cette année à Toulouse : les opéras de semblent entrer enfin au répertoire. Peut-être est-il temps que l’on se rende compte qu’il est l’un des plus grands compositeurs lyriques du XIX° siècle… Quinzième et dernier de ses opéras, Le Coq d’Or, au-delà d’une écriture d’une beauté féerique et d’un livret à l’humour sarcastique, témoigne de l’engagement politique du compositeur dans la première révolution russe de 1905.

Depuis 1902, la Russie traverse une crise économique, aggravée par sa défaite devant le Japon en 1904. En janvier 1905, une grève générale provoquée par le renvoi de deux syndicalistes d’un chantier paralyse entièrement Saint-Pétersbourg. Le 22 janvier 1905, deux cent mille grévistes menés par le pope Gapone — aumônier de prison mais surtout agent de la police politique — se dirigent pacifiquement vers le Palais d’Hiver pour présenter au tsar Nicolas II une pétition réclamant une réforme politique. Ils se heurtent à la troupe qui a reçu ordre de tirer sur la foule, faisant des centaines de morts et de blessés. » Il n’y a plus de Dieu ni de tsar », s’écrie Gapone. C’est le « Dimanche rouge ».

Les troubles s’étendent alors à tout le pays, culminant avec la mutinerie du cuirassé Potemkine à Odessa en juin ; des soviets se forment, celui de Saint Pétersbourg est présidé par Trotski. Faisant mine de transiger, Nicolas II signe le Manifeste d’octobre, qui établit un régime constitutionnel et promet de convoquer des États Généraux, la Douma. Mais les deux premières doumas, trop à gauche, sont dissoutes jusqu’à l’élection d’une troisième plus favorable au Tsar, la « Douma des seigneurs ». Pour un temps, l’élan révolutionnaire est brisé. Lénine dira plus tard que 1905 constitua « la répétition générale de 1917 ».

Rimsky-Korsakov, considéré comme le meneur du mouvement révolutionnaire parmi les étudiants du Conservatoire de Saint Pétersbourg, est limogé pour avoir demandé le renvoi du directeur ; ses œuvres sont provisoirement interdites. Un concert organisé par les étudiants en soutien aux victimes du 22 janvier, où Glazounov dirige Katcheï l’immortel, dégénère en émeute et la police évacue la salle. Assez curieusement, Rimsky essaiera de réduire son rôle politique dans ses Chroniques de ma vie musicale écrites en 1906, au moment même où il écrit Le Coq d’Or. Mais la réaction du pouvoir aux troubles a été sévère, et sans doute a-t-il craint des rétorsions.

Ecœuré, Rimsky-Korsakov envisage un moment d’abandonner définitivement la composition, après avoir orchestré un chant révolutionnaire, Doubinouchka — et songé à écrire un opéra sur Stenka Razine : un chef des cosaques du Don qui aida une révolte des paysans contre le Tsar et qui, trahi, fut mis à mort le 6 juin 1671 (¹). Mais, comme il le dit lui-même, il ne veut pas « être dans la situation d’un chanteur qui a perdu sa voix », et se remet à l’œuvre dès août 1906 sur un livret de Vladimir Bielski développant un conte de Pouchkine, où celui-ci brocarde son « protecteur » Nicolas Ier.

Le tsar, sous les traits du roi Dodon, est un vieillard paresseux, à moitié gâteux, qui ne veut plus que dormir et régner du fond de son lit. Mais l’ennemi menace. Un Astrologue lui offre alors un coq d’or, qui a le pouvoir de chanter dès qu’un adversaire franchit les frontières. Ravi de ne plus avoir à s’occuper de rien – et de pouvoir regagner son lit —, Dodon lui promet un cadeau : mais l’Astrologue préfère attendre avant de le réclamer. Le coq chante, Dodon envoie ses deux fils combattre. Aucun ne revient et le coq chante encore. Le tsar part alors à son tour, et découvre que ses deux fils se sont entretués pour la très belle et passablement nymphomane Reine de Chemakha, qui veut envahir son pays. Il en tombe lui aussi amoureux, et la demande en mariage malgré ses mille insolences. L’Astrologue demande alors son cadeau: il veut la main de la Reine. Ulcéré, Dodon le tue. Le coq d’or, pour se venger, le tue à son tour ; la Reine de Chemakha disparaît par magie dans un grand éclat de rire. La conclusion est apportée par l’Astrologue, qui revient sur scène tirer la leçon : « Seuls la Reine et moi-même étions vivants, tous les autres personnages [le tsar, les tsarevitchs, les généraux] ne sont que songe, invention, pâles fantômes, pur néant. »

Pleine d’allusions transparentes aux événements récents — défaite militaire, mépris du tsar pour son peuple — la charge est corrosive, appuyée par quelques phrases bien senties: « Le peuple est là pour obéir, sinon couic ! » ; et le tsar est comparé à un chameau : « Il en a la silhouette bossue. Par ses grimaces et ses extravagances, il ressemble plutôt à un singe. Son cœur est sourd aux plus hauts sentiments et son esprit empli d’une honteuse paresse ». Inutile de préciser que l’œuvre fut aussitôt interdite par la censure impériale ; la création n’eut lieu qu’en octobre 1909 à Moscou, un an et demi après la mort du compositeur.

Rimsky-Korsakov pare ce sujet hautement sensible d’une musique chatoyante, richement orchestrée — l’univers parodique et guerrier de Dodon étant opposé à l’exotisme coloré et sensuel de la Reine de Chemakha, dans une harmonie très complexe. Il dit d’ailleurs lui-même être allé aussi loin que possible en ce domaine. L’écriture vocale est également très virtuose, le rôle de la Reine de Chemakha requérant une authentique soprano coloratura. Le compositeur a voulu que l’action soit dansée autant que jouée et chantée : cela s’est vite avéré impossible et, dès la première à Saint-Pétersbourg, Fokine a l’idée (reprise par Diaghilev pour la création à Paris en 1914) de faire mettre les chanteurs dans les loges, tandis que des danseurs miment l’action.

Alors que cet opéra est généralement considéré comme l’un des plus beaux — sinon le plus beau — de son auteur, ses représentations et enregistrements restent encore rares. Seulement deux versions en disque, à vrai dire également médiocres : on guette la sortie prochaine en DVD du spectacle du Châtelet. Attente impatiente, donc, envers ce concert toulousain ; amorce, on l’espère, de la réhabilitation définitive du compositeur. La réussite de l’ensemble n’en est que plus heureuse.

Évacuons d’emblée le problème de la version de concert, guère gênante car les quelques entrées et sorties aménagées évitent toute monotonie, d’autant qu’Alexander Anisimov et « jouent » véritablement leurs rôles comme en scène. On sent bien sûr chez ces deux basses une intimité forte avec ce répertoire, et même une véritable identification à leurs personnages. Anisimov, veule, pitoyable, d’un comique poussé mais jamais épais ; Kotscherga, libidineux à souhait, parfait général en chef de ce tsar décadent. Les voix sont également superbes — plus nuancée et d’une émission plus naturelle, peut-être, pour le deuxième.

La Reine de peut certes faire valoir une vocalise d’une facilité déconcertante, mais le timbre serré et guère sensuel, comme l’absence totale d’incarnation et d’attention au mot, donnent un chant glacial à mille lieues de la volupté et de l’érotisme du personnage. Le reste de la distribution est d’un très bon niveau, même si Miltcheva paraît désormais bien fatiguée. Il est cependant dommage que le rôle de l’Astrologue n’ait pas été confié au ténor haute-contre voulu par l’auteur, car si Leonid Bomstein est loin de démériter, la tessiture très tendue du rôle l’éprouve par instants. Surtout, on y perd quelques effets du texte, l’astrologue étant censé être un eunuque… ce qui rend d’autant plus comique son souhait de recevoir la Reine en cadeau.

pare la musique de Rimsky-Korsakov de couleurs chamarrées, en évitant absolument cet exotisme de bazar que l’on associe bien à tort au compositeur. Plans sonores d’une absolue netteté, équilibres parfaits, énergie sans brutalité, tempos allants sans aucun excès… Sa vision de l’œuvre, classique au meilleur sens du terme, sait concilier ampleur des contrastes et sobriété de l’expression. Ce chef encore peu connu de quarante-sept ans, fils d’Igor Markevitch et élève — outre son père — de Nadia Boulanger, Franco Ferrara, Kirill Kondrachine et Ilia Moussine (rien que cela !) dispense une maîtrise du geste, une rigueur et une musicalité qui en font sans aucun doute l’un des meilleurs du moment. Orchestre et chœurs du Capitole se sont montrés tout à fait excellents, disciplinés et enthousiastes ; on doit d’ailleurs associer le chef de chœurs, , à la réussite de l’ensemble.

Pour ceux qui souhaiteraient plus de renseignements sur le contexte historique et politique de la révolution russe de 1905, assez mal connue à vrai dire, on peut signaler la mise en ligne intégrale de l’ouvrage de Vsévolod Mikhaïlovitch Eichenbaum dit Voline (1882-1945), La Révolution inconnue. Indépendamment de toute question politique, ce témoignage très détaillé et de première main (Voline faisait partie des manifestants du « Dimanche sanglant ») de l’anarchiste russe contient une foule de détails passionnants.
http://kropot.free.fr/Voline-revinco.htm

(¹) Chostakovitch mettra en scène cet épisode dans son Exécution de Stenka Razine op. 119

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