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L’Enfance du Christ par Casadesus : L’Enfance des Troyens

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Théâtre des Champs-Elysées. 11-XII-2003. Hector Berlioz: L’Enfance du Christ. Monica Groop (Marie), Léonard Pezzino (récitant, centurion), Jean-Sébastien Bou (Joseph), Alain Vernhes (Hérode), René Schirrer (père de famille, Polydore). Maîtrise Boréale, Chœur Régional Nord/Pas-de-Calais, Orchestre national de Lille. Direction : Jean-Claude Casadesus.

Berlioz détestait qu’on lui fête son anniversaire. Mais aurait-il vraiment tenu rigueur à et l’ d’être venu à Paris pour célébrer ses deux cents ans ? Peut-être, pour leur choix d’interpréter L’Enfance du Christ. En effet, sa « trilogie sacrée » avait, lors de sa création parisienne en 1854, reçu un succès qu’il avait considéré « spontané, très grand, et même calomnieux pour mes compositions antérieures ». Mais, à l’écoute du travail de et de sa troupe, il se serait sans doute radouci. Parce que ceux-ci ont su, par leur engagement sincère et attendri, nous faire comprendre pourquoi sa « petite sainteté », comme Berlioz la désignait affectueusement, avait pu légitimement rencontrer les faveurs du public et, surtout parce que, sans surcharger l’œuvre d’excès interprétatifs, ils ont dévoilé comment L’Enfance du Christ ébauche magnifiquement Les Troyens, le grand œuvre qui allait suivre.

Le songe prémonitoire d’Hérode

Premier volet de la trilogie, « Le songe d’Hérode » fut composé en dernier, en 1853, alors que Berlioz était déjà tenaillé par un ambitieux projet d’opéra sur le thème antique d’Enée fuyant Troie dévastée, pour fonder Rome. En une simple demi-heure sont brossés les trois thèmes phares des Troyens : le peuple, les puissants, et l’amour.

Le peuple, victime des lubies des puissants :

Le drame commence par les deux sentinelles romaines qui pestent contre Hérode, « ridicule tyran », et qui font exactement écho aux deux marins troyens qui récriminent contre Énée, « Maudite folie ! / Pour cette Italie… ». Curieusement, alors que la trivialité de cette séquence introductive était passée inaperçue dans l’Enfance du Christ, elle choqua dans Les Troyens lors des premières représentations parisiennes de 1863, au point d’obliger Berlioz à retirer cette scène.

Les puissants, victimes des desseins des dieux :

Au premier abord, le « roitelet » Hérode est une réminiscence de Faust dont il partage la nostalgie de la nature : La Damnation de Faust date de 1846, Berlioz n’avait plus écrit d’œuvre dramatique depuis lors. Mais le parallèle le plus frappant est avec Énée. Alors qu’Hérode consulte les « noirs esprits » avant d’ordonner sous leur férule le massacre des nouveau-nés (« Eh bien, eh bien par le fer qu’ils périssent ! »), Énée quitte Didon pour obéir aux « ordres impitoyables » des « spectres inexorables ». La décision d’Hérode n’est pas celle d’un tyran sanguinaire, mais celle d’un homme décomposé par la peur et prêt à tout pour sauver son trône. Et c’est bien ainsi que l’interprète magistralement , roi autoritaire mais aveugle, écrasé par sa fonction et sous l’emprise des devins.

L’amour sublime :

En contraste, la scène suivante fait apparaître Marie et Joseph adorant Jésus dans l’étable. Moins virtuose, le duo est périlleux car le risque est fort de tomber dans une évanescence confite et surannée, d’autant que le livret semble malicieusement sombrer dans une niaiserie décorative qui faisait fureur à l’époque : « O mon cher fils, donne cette herbe tendre à ces agneaux qui vont vers toi bêlant (…). Répands encore ces fleurs sur leur litière ».

et , loin de jouer la carte de l’adoration béate et désincarnée, s’éloignent heureusement du texte et, se fondant sur l’expressivité de la seule musique, composent un duo d’amour nocturne qui pour être bien humain n’en est pas moins sublime. , bien davantage reine que femme de charpentier, nous emmène déjà sur les rives carthaginoises, celles-là mêmes où Berlioz abritera quelques années plus tard les amours de Didon et Enée. Les frémissements, la rythmique syncopée des émois amoureux, sont bien ceux des grandes preuves d’amour que celui-ci nous a données : pages vocales (le final de l’acte IV des Troyens) ou orchestrales (Scène au champs de la Symphonie Fantastique, Scène d’amour de Roméo et Juliette). Le rôle de Joseph, comme celui d’Énée, semble en retrait de sa partenaire, et ce décalage est accentué par le fait que la voix de la mezzo-soprano se projette davantage que celle de . Toutefois, la précision et la densité du timbre du baryton, sa flamme contenue, rattrapent ce déséquilibre : ils composent ensemble un duo exaltant.

La fuite archaïsante en Egypte

Dans la deuxième partie, « La fuite en Egypte », le chœur des bergers composé près de quatre ans plus tôt, est d’une veine intentionnellement simple, sans austérité. Le Chœur Régional Nord/Pas-de-Calais est visiblement encore sous l’emprise enivrante du duo, et Jean-Claude Casadesus, avec une gestique et des attentions de cigogne maternelle, a fort à faire pour les amener à des intonations éthérées. On évite joyeusement la solennité, ce qui aurait été finalement la pire chose pour cette page de recueillement mélodique et sans prétention.

« La fuite en Egypte » se conclut par la narration du repos de la Sainte Famille. L’intervention du récitant est ici plus lyrique que dans les autres parties de l’ouvrage, et y semble sensiblement plus à l’aise.

L’arrivée théâtrale à Saïs

La dernière partie, « L’arrivée à Saïs » est la plus théâtrale, et on suit avec angoisse les infortunes de Marie et Joseph épuisés et cherchant en vain un abri pour Jésus et pour eux-mêmes, pris que l’on est par la conviction et la sincérité du jeu de et Jean-Sébastien Bou. Au bout de l’épreuve les attend le père de famille ismaélien, qui non seulement leur offre le gîte et le couvert, mais les régale encore d’un divertissement de harpe et deux flûtes traversières donné par ses enfants. Outre que le procédé est délicieusement artificiel, on imagine qu’il a fait rêver les honorables spectateurs s’escrimant à faire ânonner leur progéniture devant leur solfège. ne cache pas son amusement à se glisser dans la peau de ce bon samaritain, irriguant son personnage d’une candeur bonhomme et réjouissante.

L’Épilogue, recueilli, pourrait paraître conventionnel ; il n’en est pas moins l’hommage sincère d’un homme à une foi qu’il disait avoir perdu après que la religion eut fait « [son] bonheur [d’enfant] pendant sept années entières », et dont il avait « toujours conservé un souvenir fort tendre ».

Crédit photographique : (c) DR

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