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Un Ring dans l’esprit de la troupe

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Baden Baden (Allemagne). 25, 26, 28 et 30 XII 2003. Richard Wagner. L’anneau du Nibelung. Chœur, solistes et orchestre du théâtre Marinsky de Saint Petersbourg. Direction, Valery Gergiev. Mise en scène : George Tsypin et Julia Pevzner. Conception d’ensemble Valery Gergiev et George Tsypin.

Der ring des Nibelungen

Photo (c) DR

On l’attendait avec impatience, et n’a jamais eu peur des défis ni des efforts de longue haleine. Son marathon de seize heures est mené tambour battant, son travail d’arrache-pied pour constituer un ensemble cohérent porte manifestement ses fruits. Gergiev chef wagnérien ? Sans aucun doute et de toute première force même, sensible à la mélodie comme au rythme, large dans ses tempis et précipité lorsque l’action l’exige. Sans doute n’entoure-t-il pas sa conception de ce halo spirituel que nous recherchons implicitement dès que le mot «mythologie» est prononcé. Mais de mythologie et de réflexes archaïques il en est très largement question dans cette production. On sait que la tradition wagnérienne à Saint-Petersbourg remonte aux Tsars et qu’elle fut complètement stoppée par l’ère stalinienne. N’ayant aucune valeur du passé à mettre en avant de manière perceptible, cette production cherche son inspiration aux sources du drame, ce qui explique la présence de quatre personnages (monolithes kubrickiens ?) immenses (quatre mètres), observateurs, commentateurs parfois apitoyés du drame trop humain qui se déroule sous leurs yeux…

La mise en scène se situe loin des débats autour de la lutte des classes si chère aux interprétations marxistes de Wagner, mais est-ce vraiment une surprise ? La Russie post-collectiviste a sans doute autant de mal à assumer son passé que l’Allemagne du miracle économique. De cette prise de position naît la fascination pour le mythe des origines mis en contradiction apparente avec les incessantes allusions cinématographiques, du seigneur des anneaux à Stargate, en passant par E.T et Matrix. Ne cherchez pas d’interprétation girardienne si chère à Chereau en son temps : le symboles sont exposés à l’état brut, l’épée (Nothung) sert à protéger et à tuer, la lance de Wotan n’est un vain symbole phallique que si le spectateur fait lui même le travail d’investigation. Ce parti pris naturaliste pleinement assumé est aussi convaincant et limité que l’Evangile selon saint Mathieu de Pasolini.

Est-il besoin de le préciser ? un Ring c’est d’abord un orchestre, commentateur du drame et esprit allusif, celui qui suggère et celui qui contredit. Celui de Gergiev est d’une constance que les habitués de Saint-Petersbourg connaissent bien et qui a fait les beaux jours de Baden Baden plus d’une fois. Compact, riche en nuance et très expressif, le «Kirov» sonne comme une machine bien huilée que quelques imperfections viennent à peine troubler… L’équilibre parfait obtenu par le chef allait montrer ses seules limites au premier acte de la Walkyrie véritablement pris trop « sotto voce» et qui donnait envie de «monter le son» . Cette même Walkyrie présentait d’ailleurs la seule véritable faiblesse vocale de la distribution, un Siegmund en réelle difficulté, très mal à l’aise avec l’allemand comme avec la ligne mélodique. La Brünnhilde du Crépuscule des Dieux n’était pas à son meilleur non plus surtout dans son duo initial avec Siegfried.

Photo (c) DR

Mais pour le reste et si l’on passe sur un Loge seulement moyen nous avions bien droit à la fine fleur de la nouvelle génération des chanteurs russes confrontés au chef d’œuvre intemporel de la musique allemande. Bien entendu et compte tenu de l’immensité des décors, la mise en place tenait souvent lieu de mise en scène, soutenue par les plus beaux éclairages qu’il nous ait été donné de voir depuis longtemps à l’opéra. Véritable langage des couleurs, créateurs d’ambiance ou simple plaisir des yeux, rien n’était épargné par le concept «Gergiev-Tsypin» qui voulait faire de ce premier Ring russe la véritable consécration internationale du festspielhaus de Baden Baden.

Sans la moindre star vocale, un souci de la narration faisait passer certaines erreurs de disposition à revoir, comme le duo final de la Walkyrie ou Wotan et Brünnhilde se trouvent placés dans l’axe alors que nous aurions tellement voulu suivre le jeu des regards… De même, le combat entre Wotan et Siegfried tenait du film de cape et d’épée bon marché, héritage des mises en scène sans le sous de nos années trente ! Mais la véritable et profonde esthétique d’une conception d’abord axée sur la musique et la dimension humaine de la partition ont su appeler tous les soirs de merveilleuses et spontanées « standig ovations».

A 200 Euros la place et par opéra, l’aventure valait pour l’impression de gigantisme et la dimension historique de l’ensemble. Mais Baden Baden regorge encore de promesses, Un Rheingold dirigé par Simon Rattle et un Parsifal avec Hampson, Waltraut Meier et Kent Nagano sont annoncés pour le printemps. Pour l’instant ce Ring sera repris fin janvier.

Crédit photographique : (c) DR

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Baden Baden (Allemagne). 25, 26, 28 et 30 XII 2003. Richard Wagner. L’anneau du Nibelung. Chœur, solistes et orchestre du théâtre Marinsky de Saint Petersbourg. Direction, Valery Gergiev. Mise en scène : George Tsypin et Julia Pevzner. Conception d’ensemble Valery Gergiev et George Tsypin.

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