Christoph Eschenbach et Mahler, La quête du sublime

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre Mogador. 7 et 8-I-2004. Gustav Mahler, symphonie n°3. Orchestre de Paris, direction Christoph Eschenbach ; Roland Daugareil, violon solo ; Susan Platts, alto ; chœur de l’orchestre de Paris, Didier Bouture et Geoffroy Jourdain, chefs de chœur ; chœur d’enfants Nadia Boulanger, Christine Morel, chef de chœur.

eschenbach-225x249Pour son premier concert de l’année 2004, l’, sous la direction de son chef permanent , donnait les 7 et 8 Janvier la troisième symphonie en mineur de , monument du répertoire orchestral que le chef d’orchestre aborde avec une aisance de grand seigneur. Il dirige par cœur sur une durée de près de deux heures en laissant à peine le temps au public de reprendre haleine entre les différents mouvements. L’attention et l’émotion sont là, parfois, à vous couper le souffle !

Rien de conventionnel ni de prévisible dans cette symphonie qui exalte l’invention, les rebondissements et les trouvailles orchestrales. Mahler veut écrire un gigantesque hymne à la nature en précisant bien que « tout le monde oublie que la Nature inclut tout, tout ce qui est grand et terrifiant aussi bien qu’aimable ». Pour ce faire, Mahler imagine un programme, le songe d’un Matin d’été, en arrêtant, avant même la composition, les titres de ses six mouvements conçus selon deux grandes parties :

Première partie

Introduction : L’éveil de Pan

n°1 : L’été fait son entrée (Cortège de Bacchus)

Deuxième partie

n°2 : Ce que me content les fleurs des champs

n°3 : Ce que me content les animaux de la forêt

n°4 : Ce que me conte l’homme

n°5 : Ce que me content les anges

n°6 : Ce que me conte l’amour

Recevant Bruno Walter durant l’été de 1896 à Steinbach-am-Attersee, ce havre de paix où le compositeur se consacre tout entier à sa création, Mahler déconseille à son ami d’admirer le paysage : « C’est inutile, lui précise-t-il, j’ai tout emprunté pour le mettre dans ma troisième ».

C’est bien le sentiment que l’on éprouve en écoutant le premier mouvement de cette symphonie, le plus long et le plus fascinant que Mahler ait jamais écrit, un gigantesque réceptacle accueillant de toute part des thèmes sans rapport mutuel – appel des huit cors à l’unisson, bruit de nature du hautbois, signal clair et incisif des trompettes, bourdonnement des violoncelles – et qui vont peu à peu cohabiter au rythme de la marche, se superposer, se répondre en un tout de plus en plus cohérent selon le principe mahlérien du contrepoint de lignes, du changement d’éclairage, des ruptures rythmiques qui habitent son univers symphonique. Tous les instruments « chantent », Mahler privilégiant les timbres purs, celui des bassons, du tuba, du trombone soliste, des cors que le compositeur affectionne particulièrement et dont la précision d’attaque fera parfois défaut au sein du pupitre de l’. Regrettons aussi que l’acoustique médiocre de Mogador n’autorise pas une écoute polyphonique idéale, les cuivres couvrant immanquablement les contrechants des cordes.

Dans une tonalité claire sollicitant cette fois l’élégance presque mondaine des cordes, le tempo di minuetto fait figure de court intermède, sorte de compensation nécessaire à la disproportion du premier mouvement : « C’est la page la plus insouciante que j’ai composée, insouciante comme seules savent l’être les fleurs » précise Mahler.

Le troisième mouvement scherzando fait appel au Knaben Wunderhorn (le Cor merveilleux de l’enfant), ce recueil de plus de cinq cents poésies et chants populaires publiés à partir de 1805 par Achim von Armin et Clemens Brentano dans lequel Mahler puisera abondamment et dont l’univers de légende, d’échos douloureux, inhumains, grotesques rejoint ses aspirations poétiques à cette époque de sa vie. Il s’agit d’une version instrumentale d’un lied animal – Ablösung im Sommer (Relève estivale) – où l’ironie est présente, mêlée de tendresse et d’humour. Mahler retrouve sa verve endiablée, ses oppositions crues, ce mélange si consciemment dosé du sublime et du trivial. En coulisse résonne le cor de postillon ramenant un parfum de terroir et une plage de pure poésie sonore avant le réveil en fanfare.

L’intervention de la voix soliste dans le quatrième mouvement nous fait basculer dans un autre univers. Poème de minuit, du sommeil, O Mensch pour voix d’alto, extrait de Zarathoustra de Nietzche nous fait passer de l’épopée initiale aux joies célestes que chantera le chœur de femmes et d’enfants dans le cinquième mouvement : O homme, prête attention ! Que dit Minuit profond ? La ferveur de l’interrogationl sur fond de bruits de nature va de pair avec l’économie de moyens mis en jeu. Le timbre chaud et suave de Susan Platts auquel fait écho la mélodie des cors n’a d’égal que l’appel de Brengaine – Habet Acht ! – annonçant le lever du jour aux deux amants dans Tristan et Isolde : l’émotion qui en ressort est de l’ordre du saisissement.

Avec la même sobriété, sans violons mais avec quatre cloches, surgit le Wunderhorn – Armer Kinder Bettlerlied (chant de mendicité des enfants pauvres) -, réjouissance des Anges à l’annonce de la rémission des péchés et louange des joies célestes et de la félicité éternelle chanté par les choeurs. C’est la première fois que Mahler aborde le domaine des joies célestes qui sera celui de la quatrième symphonie.

Terminer une symphonie par un mouvement lent était chose rare à cette époque. A l’écoute de l’Adagio final en ré majeur, Langsam, ruhevoll, empfungen (lent, tranquille, senti), on mesure la distance parcourue depuis le premier mouvement et l’élévation où nous porte cet ultime mouvement. Comme dans l’Adagietto de la cinquième symphonie, Mahler confie aux cordes seules ce chant serein et solennel que les vents viennent bientôt étoffer jusqu’à l’apothéose finale. Au plus fort de la concentration, Christophe Eschenbach a su ménager sans faillir cette admirable progression que l’auditeur, en parfaite empathie, ressent comme un véritable parcours initiatique.

Crédit photographique : (c) DR

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