Des profondeurs norvégiennes

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Maison de Radio France. Salle Olivier Messiaen. 13.II.2004. Philippe Hersant : Cinq Pièces pour orchestre. Arne Nordheim : Concerto pour violoncelle « Tenebrae » (création française). Geirr Tveitt : Extraits des 100 Airs Populaires du Hardanger (Suite n°1). Bent Sørensen : Symphonie (Création française). Aage Kvalbein (Violoncelle), Orchestre Philharmonique de Bergen, direction : Andrew Litton.

Des profondeurs norvégiennesPrésences 2004

L’œuvre de nous apparaît au cours de ce festival Présences dans toute sa diversité et sa richesse. Si parmi ses compositions symphoniques les différents concertos pour piano, violon ou violoncelle, s’apparentaient chacun à de vastes mouvements rhapsodiques, les Cinq Pièces pour orchestre nous montrent un autre art du développement et de la construction chez leur auteur. Par son orchestration légère quasi-mozartienne — à l’exception d’une percussion plus fournie — et par l’agencement des mouvements — modéré, lent, vif, lent, modéré — cette partition d’un certain classicisme aurait pu porter le titre de Sinfonietta, bien que la véritable inspiration d’Hersant soit à l’origine les Cinq Pièces pour orchestre d’Arnold Schœnberg. Chacun des mouvements se présente comme un bref prélude s’articulant autour d’une seule idée, d’un court motif ou d’un rythme élémentaire. L’ensemble se résume ainsi en autant d’instantanés et de courtes esquisses de paysage. La première pièce est un lancinant ondoiement de vagues qui semblent rester statiques tout en se mouvant à un rythme régulier et carré. Le deuxième extrait est une aquarelle chaude à la fois simple et colorée, suivi d’ une très brève toccata construite comme une danse macabre tournoyante, cohorte s’approchant de nous puis s’enfuyant aussi subitement qu’elle était venue. La quatrième pièce, la plus développée, est une orchestration de l’Elégie pour quatuor à cordes que l’on avait pu entendre au cours du festival Présences 2002 par le Quatuor Ludwig. Il s’agit ici d’une véritable orchestration faisant appel à tous les instruments de l’orchestre, et non d’une simple augmentation des registres de cordes. Cependant, ce sont bien les cordes qui gardent la primauté du lyrisme oppressant et nostalgique de cette page romantique à bien des égards fort émouvante. Cette déploration se termine par un long ostinato très expressif du premier alto interprété avec engagement par une ravissante interprète que alla personnellement et chaleureusement féliciter à la fin. Le finale est comme un tourbillon au milieu d’un désert d’Orient qui, par d’incisifs appels des cordes, nous sort puissamment de notre torpeur. La musique de fascine toujours par la concentration et la noblesse de ses idées, remarquablement bien mises en valeur dans des formes d’autant plus brèves qu’elles sont parfaitement dessinées.

La composition du Concerto pour violoncelle et orchestre « Tenebrae » du Norvégien (né en 1931) fut inspirée par un extrait du Docteur Faust de Thomas Mann : « Le son qui persiste à vibrer dans le silence, le son qui ne résonne plus, que seule l’âme continue d’écouter — ce son était le dernier son du deuil mais ne l’est plus maintenant : il change de signification et sert de lumière à la nuit ». Le concerto, d’un seul et vaste mouvement, débute dans un climat mystérieux. Au milieu d’un brouillard de cordes statiques aiguës en sourdine, le célesta sonne un glas régulier interrompu à plusieurs reprises par une supplique de plus en plus véhémente du violoncelle solo. Ensuite, les violoncelles sortent des profondeurs de la terre et entraînent derrière eux toutes une série d’apparitions de spectres et de fantômes avec leurs cloches et leurs chaînes. Des fanfares se glissent au milieu d’os qui claquent et d’un violoncelle qui essaye d’exorciser tous ces sortilèges. Une force tellurique se dégage de cette partition, une puissance qui monte des ténèbres et qui se dresse comme une vision infernale d’un tableau de Jérome Bosch ou d’Edvard Munch. Ce concerto écrit en 1982 pour Rostropovitch est saisissant par son aspect fantasmagorique et ses coulées sonores, telles des laves en fusion. On se retrouve pris dans un vertige où une poésie frémissante éclipse progressivement un enfer qui s’étouffe. reste actuellement l’un des compositeurs norvégiens les plus marquants, sachant allier une écriture exigeante et maîtrisée avec un sens du drame profondément personnel. Le violoncelliste Aave Kvalbein défendit avec une force toute aussi stupéfiante ce monument volcanique.

La présence de la musique de (1908-1981) pourrait étonner dans un festival consacré à la musique contemporaine. Mais de la même manière que l’Orchestre de la Radio Danoise nous avait rappelé lors du concert d’ouverture de Présences l’existence d’une Troisième Symphonie tonitruante de leur compatriote Carl Nielsen, on ne saurait tenir grief aux musiciens de l’ de nous faire découvrir, ou redécouvrir, la musique d’un compositeur natif de leur belle ville de Norvège. commence à sortir de l’oubli, notamment grâce à de nombreuses et récentes parutions discographiques proposant quelques partitions emblématiques (symphonies, concertos, ballet , musique pour piano, etc…) et notamment les différentes suites écrites sur les 100 Airs Populaires du Hardanger. On commence à peine à mesurer la perte dramatique que représenta l’incendie de la maison de campagne de Tveitt où de très nombreux manuscrits entreposés furent à jamais perdus. Ainsi, sur les six Concertos pour piano de son auteur, trois seulement ont échappé à la destruction (n°s 1, 4 et 5), et un autre concerto (le n°3) ne nous est parvenu que par le biais d’un enregistrement. De cet incendie, seule une partie des Suites rassemblant les 100 Airs Populaires du Hardanger a survécu. Tveitt fut parfois appelé le « Bartok norvégien » à cause de son insatiable travail de collecte de chants et de mélodies recueillis au plus profond de la Norvège. Mais pour ses suites orchestrales, Tveitt n’utilise pas systématiquement ces mélodies populaires. Imprégné de la culture de son pays, il lui arrive de forger ses propres mélodies au gré de son imagination. Les six extraits proposés de la Première Suite (qui compte en tout quinze pièces), nous montrent la vie dans les montagnes de la région du Hardanger, rustique et poétique, alliant charme et mysticisme, gaieté et délicatesse. Dans la lignée d’un Edvard Grieg, l’harmonisation finement ciselée et l’orchestration très pastorale de ces mélodies donnent à cette musique une beauté fraîche, ensoleillée et réjouissante, ce qui nous qui nous fait regretter de ne pas avoir entendu dans son intégralité cette Première Suite.

Bien différente apparaît la monolithique Symphonie, terminée en 1996, du compositeur norvégien (né en 1958). Cette musique est semblable à l’eau fraîche d’un ruisseau de printemps qui nous glisse entre les mains. La partition est uniquement composée de glissandos insaisissables qui fuient et se réverbèrent sur eux-mêmes. Aucun thème, aucun motif rythmique ne ressortent précisément, exceptés quelques appels de vents au fond d’une forêt, comme des loups hurlant un soir de pleine lune, au milieu de la désolation laissée par une neige froide et délicate. Cette recherche sur le son, faite d’aspirations et d’effets d’optique, s’avère sur la longueur manquer de structure ferme et de renouvellement d’idée. L’eau claire et souterraine de ce ruisseau a beau se transformer petit à petit au milieu d’une surcharge de détails en fines gouttelettes de pluie, cette musique apparaîtra autant passionnante qu’ennuyeuse, selon que l’on considérera respectivement ses qualités techniques ou ses qualités émotionnelles. Cette Symphonie de Sørensen peut être ressentie comme un maëlstrom sonore qui tourne dans un vide impalpable et se meurt dans un silence brouillon. Déstabilisant, mais pas forcément convaincant.

Le solide et impeccable Orchestre Symphonique de Bergen, avec à sa tête son nouveau chef new-yorkais , nous montre avec ce concert un paysage varié de la Norvège qui dialoguait à merveille avec la musique quasi-brahmsienne de Philippe Hersant. Le festival Présences 2004 a le mérite de nous montrer, à travers ces compositeurs nordiques inspirés par les éléments naturels de leurs pays, que loin des luttes entre modernité et classicisme, ou entre expérimentation et tradition, la musique reste avant tout une recherche de l’expression et de la beauté du son.

Crédit photographique : (c) DR.

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