Un rougeoiement dans la nuit

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Dijon. Auditorium. le 14-XI-2004. Anton Webern (1883-945) : Quintette pour cordes et piano, Trois Textes populaires opus 17, Cinq canons sur des textes latins opus 16, Concerto opus 24, Six Lieder sur des poèmes de Georg Trakl opus14, Symphonie opus 21, Trois Lieder opus 18, Cinq Lieder spirituels opus 15, Quatuor à cordes opus 22, Deux Lieder sur des poèmes de Rainer Maria Rilke opus 8, Quatre Lieder opus 13, Cinq Pièces pour orchestre opus 10. Avec : Christiane Œlze et Valdine Anderson, sopranos. Ensemble Intercontemporain, Direction : Pierre Boulez.

Tournée Boulez-Webern-EIC Acte II

On ne s’y trompera pas : le plus gros pourcentage d’un public venu nombreux à ce concert-hommage à est avant tout curieux de voir (enfin) diriger … Il est vrai que le Maître, déjà bien rare dans les salles et sur les scènes parisiennes, l’est encore bien davantage dans nos provinces. C’est donc peu dire que sa venue à Saint-Etienne, Grenoble ou Dijon, en l’excellente compagnie de son « enfant-chéri », l’Intercontemporain, est vécue comme un événement.

Tout mélomane d’honnêteté intellectuelle, dirons-nous, moyenne aura déjà consenti l’effort de prêter un tant soit peu l’oreille aux productions du trio fondateur de l’« Ecole de Vienne ». Il « connaît », le plus souvent, quelques incontournables, tels le Pierrot Lunaire, La Nuit Transfigurée ou les Gurrelieder de Schönberg, le Concerto à la mémoire d’un Ange et le Wozzeck de Berg (les plus aventureux auront même abordé Lulu) ; de Webern, il connaît généralement la Passacaille, les Six et Cinq pièces pour orchestre op. 6 et 10 … Et c’est bien tout. Or le programme de ce concert, intégralement consacré à Webern, lui donne l’occasion, sinon d’entrer plus avant dans l’univers du compositeur (il y a encore bien des réticences…), du moins de le « feuilleter », à la découverte de pièces instrumentales moins connues, parce que moins jouées ou enregistrées ( le Quintette, le Concerto op. 24, la Symphonie op. 21) et surtout vocales (alors même que sur les 31 numéros d’opus, 17 sont des pages vocales! ). Il faut cependant bien reconnaître que ces pages-là sont d’une telle difficulté d’exécution, qu’il se trouve bien peu d’interprètes aptes à les faire passer et…qu’elles ne touchent encore qu’un public bien restreint disposé à les goûter. La raison principale en est évidente : la voix, soumise à grand écart quasi permanent par les intervalles disjoints (sérialisme oblige), et parfois entraînée à un expressionnisme violent (particulièrement dans les Six Lieder de l’op. 14, sur des poèmes de Georg Trackl) ne peut que choquer l’oreille non préparée …

Bien mieux perçus, en revanche, seront, par exemple, les Cinq canons sur des textes latins ou les Cinq Lieder spirituels op. 15, magnifiquement servis par la voix de Christiane Œlze, manifestement rompue aux répertoires du Lied (on songe d’emblée à ou R. Strauss), subtile et raffinée dans la nuance et l’articulation comme dans le phrasé. Ce n’est pas que la Canadienne Valdine Anderson ait démérité, mais sans doute convenaient mieux à son tempérament et à sa voix les textes plus extériorisés, empreints d’une certaine véhémence. Quant à l’accompagnement instrumental (mais la voix n’est-elle pas ici un instrument parmi les autres?), aussi divers que curieux dans les formations, on ne fera pas l’injure à P. Boulez d’en discuter la parfaite mise en place. Et nous saluerons, tout particulièrement, la prestation des vents, sollicités d’abondance, avec une mention particulière aux clarinettistes Alain Damiens et Matthieu Fèvre, passant d’un instrument à l’autre avec une aisance confondante. Des musiques instrumentales pures (c’est bien le mot), nous retiendrons deux moments véritablement enchanteurs : le Quintette d’ouverture, initialement premier mouvement d’un quintette jamais poursuivi, mais qui donne déjà, tel quel, une idée de cette esthétique ô combien plaisante et raffinée, fondée sur ce principe de « mélodie de timbres », chère au compositeur ; et puis, surtout, merveilleuses miniatures sonores, les Cinq Pièces pour orchestre, en conclusion-point d’orgue de ce concert (et que le maestro voudra bien nous redonner en bis), aux coloris variés, d’où émerge le rougeoiement (prémonitoire?) sehr ruhig und zart (très calme et délicat) de la première pièce, dans une nuit, « transfigurée » parce que fatale, évoquée par la seconde lebhaft und zart bewegt (vif et délicatement animé). Il faudra bien toute la « fluidité » exprimée dans les trois suivantes pour qu’on en absorbe toute la magique et prégnante poésie …

Gratitude à l’Intercontemporain et aux solistes pour ce concert exceptionnel, de même qu’au chef pour sa non moins exceptionnelle présence …

Crédit photographique : © DR

Banniere-ClefsResmu-ok

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.