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Musique française au tournant du siècle

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Dijon. Auditorium. 25-XI-2004. Albéric Magnard (1865-1914) : Hymne à la Justice opus 14. Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour la main gauche. Ernest Chausson (1855-1899) : Symphonie en si bémol majeur opus 20 ; Claire-Marie Le Guay, piano. Orchestre Philharmonique de Liège, direction : Louis Langrée.

Orchestre Philharmonique de Liège

S’il y a une chose qu’on ne prend pas à la légère à l’O. P. L., c’est bien l’accord de l’orchestre, quasi cérémonial élevé au rang d’institution…. Cela commence par l’entrée – très remarquée, car nettement décalée d’avec l’orchestre et saluée comme il se doit – du premier violon-solo, lequel entend bien (ce n’est pas là la moindre de ses qualités) dissuader toute tentative de charivari : on est prié de s’accorder, par pupitre et au signal, s’il vous plaît. Si tant est qu’on a chopé la bonne fréquence, on est alors remercié par l’officiant d’une brève et approbatrice inclinaison du buste…. Une rigueur sidérante d’efficacité : l’opération n’aura pas duré plus d’une minute ; et le « patron » peut faire son entrée…

attaque ce programme de musique symphonique française par , un compositeur encore bien peu connu du grand public mélomane (en dépit de la belle initiative de Michel Plasson, enregistrant entre autres, à la fin des années 80, les symphonies et son opéra Guercœur). Si, de sa vie, on évoque souvent la fin tragique (ce jour de septembre 1914 où, seul et le fusil à la main, il tomba sous les balles allemandes en défendant sa maison de Baron, dans l’Oise), on souligne aussi son courage ainsi que sa soif d’idéal et de justice. Dès lors on ne s’étonnera pas de l’intitulé de cette pièce pour orchestre : Hymne à la Justice, née de l’indignation que suscite chez lui l’affaire Dreyfus. Mais l’« hymne », ici, n’a rien d’un poème lyrique et si l’orchestre chante, c’est pour lancer une sorte de long cri solennel (écho au « J’accuse » de Zola ?) modulé et souvent emphatique, qui rappelle davantage Wagner (découvert en 1886 à Bayreuth) que ses maîtres Massenet et d’Indy ; ce qui n’est pas en soi rédhibitoire. Mais si l’intention (celle du compositeur) est louable et la présente exécution fort appréciable (l’orchestre sonne magnifiquement, et particulièrement ses pupitres de cuivres), nous ne sommes pas pour autant persuadés d’entendre là du meilleur Magnard…

Très attendus, naturellement, sont le Concerto pour la main gauche de et son interprète du jour : , une pianiste qui a décidément « le vent en poupe » et que son état de future mère ne semble pas gêner le moins du monde, pour notre plus grand plaisir. De l’énergie à revendre, un tempérament « de feu », une fulgurance éblouissante dans les traits les plus véloces (mais qui n’exclut pas délicatesse de toucher et poésie digitale là où il en faut…), C. M. Le Guay compte d’évidence parmi les meilleurs interprètes actuels de cette œuvre fascinante. Dès l’angoissant climat d’entrée, par les cordes graves et le contrebasson, bientôt suivi de l’entrée-cadence de la soliste nous sentons que nous allons vivre un grand moment de musique ravélienne ; sentiment confirmé par l’inexorable progression dynamique et la foisonnante variété rythmique qui s’ensuit. L’entente est manifeste entre l’orchestre, le chef et le piano : ces partenaires-là se connaissent, s’apprécient, sont en parfaite osmose. Pas le moindre décalage à déplorer. La seule réserve à formuler serait ce fait que, sur les forte de l’orchestre (et on ne peut pas les lui reprocher ; jouer moins fort serait dénaturer l’œuvre), dans ces moments-là – et c’est l’inconvénient du concert – on n’entend pas suffisamment le piano, et ce en dépit des qualités acoustiques de la salle (un inconvénient auquel l’enregistrement remédie cependant aisément).

Au terme de cette remarquable interprétation, vivement goûtée du public, et C. M. le Guay consentent, en « quatre mains », un petit bis sinon original, du moins gentiment malicieux : la polka des Trois pièces faciles de Stravinsky.

Quant à la symphonie de Chausson, guère plus souvent jouée en concert que la pièce de Magnard, elle séduit par sa densité, sa richesse thématique, sa variété de « couleurs ». Composée en 1889/90, cette œuvre semble témoigner à la fois des influences subies par le compositeur, d’un maître tel que Massenet (le charme de l’invention mélodique, dans le mouvement central, par exemple) et d’une empreinte, on va dire wagnero-franckiste, assez marquée, qui réside dans le langage harmonique ; mais on irait volontiers jusqu’à dire que, dans une telle œuvre, de forme pas tout à fait conventionnelle puisqu’en trois mouvements, si l’on prête encore ici l’oreille à ce qui se fait de l’autre côté du Rhin, on n’en lorgne pas moins déjà, fugacement, vers Debussy. Les qualités de cet orchestre, largement entrevues en première partie de programme, sont ici éclatantes : des cordes très homogènes à la « rondeur » exaltante, des bois et des cuivres aux timbres pleinement « fruités » et sans taches, et des percussions toujours parfaitement en place ; c’est là un bien bel outil pour le maestro Langrée, haute silhouette lisztienne et ample battue enveloppante. Il semble que rien ne saurait faillir sous sa conduite vigilante.

Au final, un concert grandement réussi, qui aura réuni et permis de découvrir à un large auditoire un orchestre parmi les meilleurs d’Europe, ainsi qu’un chef et une soliste de premier plan.

Ce concert a été enregistré par Radio Classique.

Crédit photographique :© DR

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