Couperin, les Concerts Royaux de Jordi Savall

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François Couperin (1668-1733) : les Concerts Royaux. Premier, second, troisième et quatrième concerts. Le concert des Nations : Marc Hantaï traverso, Alfredo Bernardini hautbois, Manfredo Kraemer violon, Josep Borràs basson, Bruno Cocset basse de violon, Xavier Diaz-Latorre théorbe et guitare, Guido Morini clavecin, Jordi Savall direction et basse de viole. Enregistré du 6 au 10 septembre 2004 en l’abbaye de Saint-Michel-en-Thiérache (Aisne). Durée : 62’54. 1 CD « super audio cd Hybrid multi-ch/stereo » ALIA VOX. Ref. : AVSA 9840

 

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Le Soleil à son crépuscule : comprenez la fin du règne le plus fastueux en ses heures ultimes. Un paysage lunaire où après la gloire et les victoires, l’éclat et la pompe, c’est la repentance et les remords, l’effroi de la mort et la soudaine contrition, l’austérité pieuse et les actes d’humilité, un sentiment de nostalgie irrépressible mais serein qui règnent sans partage. Il est vrai que ces Concerts Royaux sont l’œuvre d’un compositeur mûr donnant en 1715 soit l’année de la mort de Louis XIV, un ensemble de pièces de cour qui reflètent l’extrême raffinement de l’heure en dépit des actes de renoncement. Le sentiment du dénouement perce ici dans la suprême nostalgie et les derniers feux de Versailles sont du plus subtil effet mordoré, alliant tous les tons de l’or, rouge automnal, à l’iridescent le plus mordant. Mais sous la dorure noble et patinée, frémit la fièvre des rythmes pointés. Un hymne à la vie! car – et c’est toute la richesse d’un au sommet de son art – la vitalité rythmique de cette succession de danses, la diversité foisonnante des élans mélodiques, la science dans l’association des parties disent la liberté inventive de l’écriture que les interprètes du présent album, transposent avec réussite au sein d’une assemblée concertante jubilatoire.

connaît bien «son» Couperin pour l’avoir déjà abordé, à de nombreuses reprises (Les Nations, Les Apothéoses, entre autres, respectivement en 1985 et 1986 chez Astrée). Autant de lectures amorcées qui trouvent ici un aboutissement idéal. Le tempérament de Couperin est le fruit d’une subtile alliance, aspirant à l’épure mais ouverte aux expériences étrangères grâce à la culture universelle des «goûts réunis». Ici, la présence dans cette éblouissante chorégraphie musicienne, d’une courante à l’italienne ou de plusieurs Allemandes, rappelle le génie d’un Couperin à la mesure d’un Jean-Sébastien Bach : audacieux, raffiné, acteur d’un éclectisme pacifié des styles européens. Mais ici, l’art et l’expertise musicale, parvenus à la fin d’un cycle d’apprentissage, ouvrent une voie nouvelle. «D’une autre Espèce» que ses œuvres antérieures : de l’aveu même de leur auteur, ces vingt-cinq morceaux royaux, divisés en quatre concerts, composés par celui qui organiste à la Chapelle Royale renonce alors à son poste quand meurt son royal protecteur, conclue une époque et inaugure une nouvelle. Tout en poursuivant l’esprit du Grand Siècle, les fastes déjà anciens du marbre Versaillais et Lullyste, ses «concerts royaux» annoncent le cadre à venir, celui des salons parisiens où l’art de la conversation, l’élégance d’un nouvel art de vivre, plus feutré, moins cérémoniel, s’imposera définitivement, pendant la Régence puis sous Louis XV.

Savall et ses prodigieux sept complices cisèlent l’invention mélodique de chaque concert, l’expression des accents, la rondeur mordante de chacune des lignes instrumentales, parvenant grâce à une véritable empathie contagieuse, à une conversation musicale d’une rare éloquence. L’effectif va même plus loin en dévoilant la profondeur poétique de la musique écrite par un Couperin intimiste, nostalgique aussi, comme regardant rétrospectivement derrière lui dans l’évocation de la Cour Versaillaise mais avec une sensibilité propre, toujours orientée vers la lumière et la suprême mesure.

Cette distanciation personnelle éclate dès le Préludedu Premier Concert lequel donne le ton général du recueil : évocation sensible et filtrée par un équilibre apollinien. Ce qui n’empêche pas la fraîcheur soudaine de souvenirs plus spontanés comme le duo jubilatoire du hautbois et du basson (Allemandedu même Premier Concert) dont les timbres dialogués suggèrent l’ombre du bocage, ce milieu sylvestre qui fut l’écrin des amours de jeunesse du monarque amoureux. Le recueil est plus riche encore grâce à l’inspiration des interprètes. Dans la seule nostalgie évocatoire d’une splendeur révolue, il serait déjà indiscutable. Mais magicien et alchimiste, Savall nous a habitué à davantage et le prouve ici : cette vision rétrospective de Versailles est sublimée par le filtre du souvenir, enrichie par les connotations de la musique qui sait, écoutant les murmures passés, annoncer l’avenir : la vitalité irrésistible (ivresse de la Courante à l’italienne du IV), la frénésie même à peine voilée du Rigaudon et de la Forlane du même IVe Concert, tissent un lien direct vers Rameau!

Connaisseur affûté des dernières tendances esthétiques du règne de Louis le Grand, Savall arbitre les choix de l’instrumentarium (laissé libre par Couperin à l’invention de l’interprète). Il souligne l’opulence et la richesse des timbres en dialogue, à la manière des peintres «rubénistes» de la Chapelle Royale (Jouvenet, la Fosse, Coypel) pour la voûte sacrée qui est le dernier chantier artistique du règne : lyrisme des accents de la touche, sublime magnificence de la palette chromatique qui réactualise la leçon des grands coloristes vénitiens. Car en plus des artifices d’un art parfait, Couperin ajoute ce supplément d’âme dont les interprètes se font les plus fidèles ambassadeurs (lire dans le livret qui accompagne le cd, les textes de commentant chacun des concerts. De telle sorte que c’est le génie spécifique de qui nous est révélé : illustre «poète-musicien», cérébral et sensuel ; à l’image du visuel de couverture : le portrait présumé du compositeur d’un peintre anonyme, conservé au Musée du Château de Versailles où à la vivacité des gestes et du regard correspondent les effets moirés texturés des étoffes lilas et cuivrées.

Voici donc une gravure superlative que tout mélomane soucieux de belles sonorités et d’intentions poétiques se doit de posséder. D’autant que la qualité du support technique et les vertus d’un enregistrement parfaitement conduit grâce au soin de Nicolas Bartholomée, soulignent le travail de Savall sur la plasticité souveraine de la sonorité et sur sa spatialisation évocatrice.

 

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