Merveilleux français…

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Théâtre Mogador. 30-III-2005. Ernest Chausson (1855-1899) : Symphonie en si bémol majeur. Maurice Ravel (1875-1937) : Valses nobles et sentimentales. Claude Debussy (1862-1918) : la Mer. Orchestre de Paris, direction : Michel Plasson.

plasson_mogador-295x231Avant sa prometteuse tournée japonaise, l’, sous la baguette de , tant admiré mais trop peu entendu sur les scènes parisiennes, nous a révélé une partie du programme qu’il emmènera dans ses bagages. De riches valises qui ne pourront que réjouir les publics de Tokyo, Osaka, Nagoya et Kuamamoto !

Certains reprocheront à son « entêtement » à ne cesser de revendiquer la musique française ou encore la volonté de l’ à « vendre » la musique de son pays lors de sa tournée, mais quelle idée ! N’est-il pas finalement trop rare d’entendre nos maîtres français ? N’aurions-nous pas au contraire envie de remercier Sir Colin Davis pour sa défense du grand Berlioz et Michel Plasson pour son investissement envers nos grands compositeurs. Certes l’idée semble caricaturale mais pas tant que ça… il serait difficile d’affirmer que les œuvres au programme ce mercredi soir – tout comme d’autres chefs d’œuvre tel que Jeux de Debussy- ne cessent de résonner dans les salles françaises.

Même si la symphonie de Chausson participe du renouveau symphonique français dans les dernières décennies du XIXe siècle, au même titre que les œuvres similaires de Saint-Saëns, Lalo, Franck et d’Indy, cette pièce rend la programmation très originale et encore plus attrayante.

Créée le 18 avril 1891, à la salle Érard, sous la direction du compositeur, elle est dédiée au peintre Henry Lerolle. On l’a souvent rapprochée de la symphonie en ré mineur de Franck qu’elle suit de très près dans le temps et dont elle reprend nombre de caractères structurels mais les deux œuvres diffèrent profondément par l’esprit, Franck restant ancré dans le socle germanique, Chausson laissant poindre ici les traces d’une esthétique dont Debussy saura retenir la leçon et que les musicologues, par commodité, placeront sous le label d’impressionnisme musical. En fait, que ce soit en termes d’adhésion ou de refus, la fin du XIXe siècle musical se place bien plus sous le signe du symbolisme. L’image n’est plus représentation du réel, mais écrit de ce réel. Élargi au-delà de ses sphères éprouvées, le règne symboliste conduit de la Salammbô de Flaubert aux mélodies de Duparc, de la poésie mallarméenne à la musique de chambre d’. De ces préméditations, la symphonie de Chausson propose une troublante illustration sonore, dont les effets jouent avec un rare bonheur lorsque cette partition a la chance d’être dirigée par un chef de la carrure de Michel Plasson, musicien de légende qui réussit le prodige de recréer ce que tant d’autres se contentent d’interpréter. Car tout, dans la direction de Plasson, impose la primauté du fait musical instinctif, le refus de toute autre réalité sensorielle, errance savante et imaginative, dégagée de toute emprise autre que sonore, donc éphémère dans ses effets, et néanmoins, pour une part, conditionnée par l’implacable fermeté de la battue. À écouter Michel Plasson diriger Chausson, il semble que tout vienne vérifier la pénétrante prémonition de Paul Gauguin quant à l’exercice des correspondances : «J’obtiens par des arrangements de lignes et de couleurs, avec le prétexte d’un sujet quelconque emprunté à la vie ou à la nature, des symphonies, des harmonies ne représentant rien d’absolument réel au sens vulgaire du mot, n’exprimant directement aucune idée, mais qui doivent faire penser comme la musique fait penser, sans le secours des idées ou des images, simplement par les affinités mystérieuses qui sont entre cerveaux et de tels arrangements de couleurs et de lignes ». A capter tant de merveilles fugitives dans le déroulement sonore de son œuvre, tant de détails féériquement éclairés par la baguette de Plasson, on se rappellera que le génial compositeur, suivant un usage fréquent en son temps (c’est-à-dire à une époque où la photographie balbutiait encore), emportait, au hasard de ses voyages, un carnet de croquis lui permettant de fixer par le trait nombre de souvenirs visuels ainsi personnalisés. Car dans cette étonnante symphonie d’un maître à peine parvenu à maturité, se fait jour l’infrangible et indémontrable certitude de la convergence des desseins, de la communauté des sources et du métissage des œuvres, quel que soit le matériau sensible sollicité.

Encore une fois et pour conclure cette soirée, la prodigieuse intelligence musicale de Plasson nous a conduit au cœur de l’intime musical. Non point l’intime des scientifiques (Buffon, Laplace), c’est-à-dire la part inconnaissable de la nature, non point celui des cyniques (La Fontaine, Voltaire), soit le dérisoire des passions, mais, bien plus intensément, celui des grands mystiques (Pascal, Bossuet) ou des grands artistes, en d’autres termes le superlatif de l’intérieur. C’est dire aussi à quel point l’intuition poétique se présente ici comme ultime recours. De la poésie floue mais délicieusement onirique, au détriment peut-être de la clarification voulue par Ravel, des Valses nobles et sentimentales à la brume musicale de la Mer de Claude de France, Plasson a ainsi opté pour un recul des plus grands. Recul que l’on peut controverser par une mise en exergue quasi absente des subtilités de la touche debussyste. Pourtant la sensation de dominer l’œuvre afin d’en extraire l’essence comme si l’idée dominait et non le détail. Une interprétation personnelle du général sur le particulier qui n’est pas forcément ce que nous imaginons pour la Mer si statique et si mouvante qui lorsqu’elle s’offre à nous dans ses détails et dans son intimité révèle une finesse toute française et toute debussyste. Néanmoins, ce mercredi soir, cette Mer, pourtant si lointaine sous la baguette de Plasson, a pu distiller des embruns de bonheur et de nostalgie.

Crédit photographique : © DR

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