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Les Cantates de Bach par Gardiner Vol. 1

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Cantates. Volume 1 : « City of London ». CD1 : Cantates BWV 167, BWV 7, BWV 30. Solistes : Joanne Lunn (soprano), Wilke te Brummelstrœte (alto), Paul Agnew (ténor), Dietrich Henschel (basse), the Monteverdi choir, the english baroque soloists, direction : John Eliot Gardiner. Enregistrement live St Giles Cripplegate, London, 23 & 24 juin 2000. Durée : 73’57. (2 cds – Soli Deo Gloria, réf. SDG 101)

 

Premiers albums d’une nouvelle intégrale des cantates de Bach… Un nouveau cycle quand Koopmann et plus récemment Suzuki poursuivent la leur, sans omettre celles plus anciennes de Harnoncourt/Leonhardt et Rilling, toujours disponibles au catalogue ? Très vite, la surprise remplace le scepticisme. L’écoute révèle une lecture, une vision, une sensibilité qui s’imposent peu à peu en nous faisant entendre un Bach humain, fervent, superbement incarné. Les conditions des enregistrements et le contexte de ce nouveau cycle donnent à l’aventure, son caractère et sa valeur. Bref rappel : pour l’année des 250 ans de la mort de Jean-Sébastien Bach et à l’aube du IIIe millénaire, le chef britannique Sir convainc musiciens et chanteurs (solistes, et ) de jouer toutes les cantates composées, chaque dimanche, par le Cantor de Lepizig, en suivant le calendrier liturgique, depuis Noël 1999 jusqu’au 31 décembre 2000 (quand Koopman et Suzuki suivent plus classiquement l’ordre chronologique, et Harnoncourt/Leonhardt, la numérotation du catalogue BWV).

Une année de célébration religieuse qui est aussi (surtout) un pèlerinage dont les « pèlerins musiciens » voyagent de l’Allemagne jusqu’aux Etats-Unis, en passant par Londres et l’Amérique du Sud, jouant dans les églises les plus prestigieuses de l’ancien et du nouveau monde. Une telle épopée avait séduit Universal (Archiv) qui devait publier les bandes prises sur le vif. Après quelques gravures, la maison de disques décidait d’abandonner le projet. Cinq ans plus tard, Gardiner reprend le cycle. Pour éditer l’intégralité du Pèlerinage Bach 2000, il a fondé son propre label « Monteverdi productions ». Sous l’étiquette SDG pour « Soli Deo Gloria », paraissent les premières gravures. Voici donc « city of London », pour le volume 1 ; « Brême et Santiago », pour le volume 8. D’emblée, ce qui frappe l’oreille, c’est la chaleur et l’engagement des interprètes conférant à la nouvelle lecture, dans chacun de ses « épisodes », une impression rare de communion. Est-ce parce qu’ici chacun, à sa mesure, éprouve physiquement dans une continuité inédite, et les déplacements ininterrompus de semaine en semaine, et le flux musical des cantates successives ? ce « pèlerinage musical » apporte objectivement un climat spécifique : sous la voûte des architectures, le chant se fait témoignage et le concert n’a plus rien d’une représentation. C’est bien au cœur de l’âme fervente, de son ivresse dubitative en quête d’un Dieu du pardon et de profonde miséricorde, que nous plonge Gardiner.

Dans ce premier volume, « City of London », le chef britannique a choisi d’accorder les cantates de la Fête de Saint-Jean-Baptiste (cd1) et celles du premier dimanche après la Trinité (cd2). A chaque intervention, soliste, chorale, instrumentale, il est question du doute, de cette fragilité souterraine qui perce dans chaque respiration. Toutes les cantates semblent recueillir ce sentiment d’abandon qui fait naître une angoisse dévorante chez le croyant séparé de son Dieu. Et même lorsqu’il est question de joie, le ton convaincu du fervent est un chemin semé d’embûches qui peut verser à la fin de chaque phrase dans l’ombre du doute. La voie des épreuves s’incarne parfaitement dans chaque intervention de , visiblement peu à son aise dans la langue du Cantor. On lui reprochera des tournures maniérées, une tenue plus opératique qu’articulée (« Des vaters stimme lieb… », BWV 167, plage 9 cd1). Mais les récitatifs et airs de Bach ne sont-ils pas justement redoutables, et avouons que le ténor anglais parvient à gravir les reliefs en nous livrant toutes les souffrances de son ascension. « Mein Jesus soll mein Alles sein » (BWV 75, plage 3, cd2) et « Ewigkeit, du machst mir bange » (BWV 20, plage 24, cd2) lui permettent d’exprimer les égarements du pénitent (et du chanteur) ; tenant sa ligne, il trouve en définitive le ton juste du croyant inquiet, terrifié parfois par la pente et l’abîme qui s’ouvrent à ses pieds. Les autres chanteurs sont tout aussi engagés : révélations de ce cd1, la soprano et l’alto Wilke te Brummelstrœte que le chef a détaché du après audition. Leur duetto (un trio en vérité si l’on considère la vitalité mordante voire amère du hautbois da caccia soliste qui les soutient) de la BWV 167 (plage 3 cd1) développe cette arabesque de la douleur pleinement assumée, murmurée dévoilant ses ellipses interrogatives. quant à lui articule et projette le texte avec une santé jubilatoire. Nous parlions de la vision de Gardiner, gardant le cap malgré la disparité des « épisodes », en dépit de l’architecture complexe édifiée par Bach : elle se précise dans les tutti, dévoilant, et la qualité irréprochable des instrumentistes des , et la beauté expressive du Monteverdi Choir. Difficile d’entendre mieux : souffle épique à l’échelle de la fresque, du chœur « Christ unser Herr zum Jordan kam » de la BWV 7 (lequel évoque l’entrée de Jésus dans les flots impétueux du Jourdain, de loin la plus haendélienne des introductions) ou violence exclamative du chœur introductif de la BWV 30.

Dans le cd2, même effusion collective idéalement architecturée déployant une spirale dramatique très lisible du premier chœur de la BWV 75 et dans celui de la BWV 20. Il serait trop long d’analyser le travail particulier que Gardiner apporte à l’éloquence des instruments obligés : disons que sous sa baguette, douée d’une lecture structurée et sensible, précise et parfaitement fluide, la palette des couleurs souhaitée par Bach, trompette, violon, hautbois et flûtes -seuls ou par pair (BWV 39)-, gagnent ici un mordant spécifique, des couleurs psychologiques qui offrent aux voix, un halo en résonance, des plus réussis. Cette alchimie intimiste et dialoguée des voix et des instruments distingue Gardiner de ses « rivaux », Koopmann, Herreweghe, surtout Suzuki.

Voilà un premier recueil plus que recommandable : incontournable. Lire aussi notre critique du second volume paru simultanément (volume 8 : « Bremen / Santiago » en cliquant ici).

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Cantates. Volume 1 : « City of London ». CD1 : Cantates BWV 167, BWV 7, BWV 30. Solistes : Joanne Lunn (soprano), Wilke te Brummelstrœte (alto), Paul Agnew (ténor), Dietrich Henschel (basse), the Monteverdi choir, the english baroque soloists, direction : John Eliot Gardiner. Enregistrement live St Giles Cripplegate, London, 23 & 24 juin 2000. Durée : 73’57. (2 cds – Soli Deo Gloria, réf. SDG 101)

 
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