Tarare de Salieri… L’Asie des lumières

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Antonio Salieri (1750-1825) : Tarare opéra en cinq actes sur un livret de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Avec : Howard Crook, Tarare ; Jean-Philippe Lafont, Atar ; Anna Caleb, Spinette ; Eberhard Lorenz, Calpigi ; Hannu Niemelä, Altamort ; Nicolas Rivenq, Arténée ; Jean-François Gardeil, Urson ; Zehava Gal, Astasie ; Klaus Kirchner, le Génie du Feu ; Gabriele Rossmanith, la Nature. Deutsche Händel Solisten, direction : Jean-Claude Malgoire. Filmé en 1988 au festival de Schwetzinger. Son : PCM stéréo. 1 DVD Ref. : 100 557 Arthaus Musik. Durée : 3h04’

 

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Tarare : le nom évoque quelque contrée orientale. C’est pourtant bien l’esprit des Lumières qui nourrit ici l’action. Une philosophie pénétrée par les valeurs de l’Encyclopédie, qui construit scène après scène une satire édifiante du despotisme. Salieri et son librettiste (Beaumarchais soi-même : l’opéra est chanté en français) inventent une Asie barbare soumise aux caprices d’un sultan corrompu et pervers (délectable ), d’un pontife manipulateur (Nicolas Rivenq). Seul contre tous, Tarare est le héros de la fable moralisatrice. Il a le soutien de l’armée, et son courage et sa ténacité finiront par l’imposer. Seuls, l’honneur et le mérite conduisent l’homme à son bonheur. Pas seulement car la morale de l’opéra souligne une autre « vertu » : le caractère, entendu comme synonyme de volonté.

Un sultan, un pontife, un homme d’arme… : pour adoucir ce qui n’aurait été qu’une geste virile, Salieri ajoute un rôle féminin, Astasie (Zehava Gal, très impliquée malgré son rôle parfois potiche), dont l’autorité dramatique, en particulier la scène du cachot où elle doit être violée par un esclave sur l’ordre du Sultan (rien de moins!) présente plus d’un air de parenté avec la Constance de l’Enlèvement au Sérail de Mozart. Mais alors qui a copié qui? L’opéra de Mozart (1782) précède celui de Salieri de quatre ans. Même s’il vient après, Tarare n’a ni le souffle ni l’audace de l’Enlèvement mozartien. Pourtant Vienne ne l’entendra pas ainsi et couronnera sur la scène Salieri compositeur officiel de la Cour, en présence de l’Empereur. Aujourd’hui, la partition, très démonstrative dans son propos moraliste, avec les deux intercesseurs, la Nature (piquante Gabriele Rossmanith) et le Feu, confine parfois à la grandiloquence pompeuse mais n’empêche pas des scènes de pures bouffonneries auxquelles l’Atar de Lafont donne leur démesure délirante.

s’agite comme un diable, en héros investi par la doctrine libertaire, par le feu de cet amour qu’il porte à la belle Astasie. Il est cet homme moderne qui annonce, d’autant plus en 1787, l’ère de la volonté des peuples contre le pouvoir des rois. En lui s’incarne le précepte final entonné par le chœur : « mortel qui que tu sois, prince, brame ou soldat, homme, ta grandeur sur la terre n’appartient pas à ton état, elle est toute à ton caractère ». Ainsi s’exprime aussi Beaumarchais qui signe le livret de cette pièce visionnaire. Le temps est à la critique sociale et l’on se délecte entre les scènes d’un exotisme décoratif qui devaient séduire l’élite aristocratique, des pointes à peine voilées qui lui sont destinées. Ainsi les deux rôles comiques, Calpigi/Spinette, doublant le couple des héros Tarare/Aspasie, sont les agitateurs pour un nouvel ordre, et sur scène, mènent parfaitement l’insolence de leur rôle.

En 1988, dirigeait déjà Salieri. Martinoty, alors directeur de l’Opéra national de Paris (coproducteur de la production) signait la mise en scène, efficace sans être lumineuse, parfois un peu encombrée (prologue confus avec ses maquettes d’architecture, sa grotte, ses fumées, ses trappes…).

L’évolution du goût s’intéresse à des pans de l’histoire musicale qui n’attendent que d’être dévoilés. Voici que depuis le début de cette année, les opéras du rival de Mozart occupent les planches des théâtres d’Europe. Le connaissons-nous à sa juste valeur? Jaloux de Mozart d’après la légende, surtout serviteur zélé, défenseur de ses prérogatives obtenues dès l’âge de 24 ans dans le cercle fermé des musiciens de l’Empereur : Salieri offre de nouveaux visages dont celui d’avoir été un auteur pour le théâtre, élève de Gassmann et de Gluck, et lui-même, plus tard, maître de Beethoven et de Schubert. Il est ce chaînon indiscutable de la musique lyrique de la Vienne des Lumières. Ce DVD nous le rappelle très à propos.

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