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Un Bajazet vocalement somptueux dirigé par Fabio Biondi

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Antonio Vivaldi (1678-1741), Bajazet, tragedia per musica en trois actes RV 703 sur un livret d’Agostino Piovene. Ildebrando D’Arcangelo, Bajazet ; David Daniels, Tamerlano ; Marijana Mijanovic, Asteria ; Elina Garanca, Andronico ; Vivica Genaux, Irene ; Patrizia Ciofi, Idaspe. Europa Galante, direction : Fabio Biondi. Enregistrement réalisé les 12 et 13 avril 2004 à Bruxelles, Belgique. 2 CDS Virgin classics 5456769 (distribué par EMI). Durée : 1h26’. En bonus 1 DVD présentant un air de chaque chanteur pendant l’enregistrement (30’).

 

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Après la révélation d’Arsilda, partition inconnue de jeunesse (paru sous l’étiquette CPO), nouvelle découverte vivaldienne, nouveau fleuron, -de la pleine maturité cette fois – qui dévoile, si l’on en doutait encore, le génie lyrique du Prêtre Rosso, égal de ses contemporains : Haendel et Rameau. Pourtant si Vivaldi montre ici qu’il excelle dans le registre expressif tragique voire funèbre, ses ouvrages demeurent rares dans les programmations actuelles, en particulier comparés à Haendel.

La faute à qui, à quoi? Nous avons les voix (depuis Bartoli, une pionnière que tous les chanteurs-acteurs depuis souhaitent suivre…), les chefs (de Malgoire à Savall, de Marchi, Biondi à Alessandrini, et les plus récents tout autant inspirés, Spinosi et Sardelli) ; manqueraient les metteurs en scène? Peut-être… Pourtant la passion vivaldienne vaut bien celle de Haendel et ce nouvel enregistrement aussi convaincant soit-il, délimite in fine… l’étroitesse du studio. Il appelle le déploiement scénique! D’autant que l’on connaît parfaitement le sujet(Haendel l’a traité en 1724, avant Vivaldi : et avec un même emportement formellement innovant) et qu’il se prête idéalement à une production scénographique. Le feu vivaldien dans Bajazet atteint plusieurs sommets d’expression sombre : sa flamme y consume une palette de caractères violents, exacerbés même ; la fin plutôt « heureuse », apaisée, n’empêche pas la mort du héros éponyme. Très intelligemment, l’histoire du livret prend à contre-pied les amalgames réducteurs : le sultan Bajazet n’est ni sauvage ni barbare  : il trouve en Tamerlano, empereur des Tartares, le portrait inégalé de la cruauté orientale qui le dépasse. Bajazet, héros d’Asie et figure d’un humanisme exemplaire… Déjà, avant les Tarare (de Salieri) et autres princes pénétrés par l’esprit des Lumières, la noblesse et les vertus de son caractère en font un modèle d’adoration « à l’orientale ». Vivaldi ne néglige rien dans cette course effrénée qui s’achève sur le sacrifice final du héros, mais aussi dans ce qui s’élève comme une leçon morale à l’adresse des politiques. Plus en rapport avec la carrière du musicien : en Bajazet, ne faudrait-il pas reconnaître la vaillante opiniâtreté de Don Vivaldi, défenseur sur la scène européenne d’un opéra « à la vénitienne », contre la déferlante napolitaine? L’héroïsme porté par un noble idéal sort victorieux même après la mort. Preuve que le suicide de Bajazet n’aurait pas été vain…il enseigne, atteint la légende, rompt avec l’anecdote historique. En cela, Vivaldi et son librettiste renouvellent le genre de l’Opera seria, savent être poètes, en inféodant les moyens dramatiques, vocaux et musicaux à l’éloquence de l’action et à l’enseignement de la fable.

Comparé à ses précédents ouvrages, Vivaldi innove sur la corde tragique et renoue avec l’intensité et le raccourci de ses chefs-d’œuvre de 1727 : Farnace et l’Orlando Furioso. En dépit des conventions de la scène lyrique du moment (aria da capo, virtuosité : les voix rien que les voix, toujours plus vite, toujours plus hautes), le compositeur adapte le goût de l’heure (abandon de la forme stricte aria da capo, récitatifs accompagnés) sans sacrifier sa ligne expressive. En cela, il sait offrir une alternative à la « machine à castrats » développée par Naples. Le comité directorial du Teatro Filarmonico de Vérone ne s’y est pas trompé, reconnaissant en 1735 le génie du Vénitien, et lui confiant après Adelaide, ce Bajazet vertigineux.

Outre l’effet de la nouveauté (première mondiale), qui s’est imposé grâce à des Quatre Saisons d’anthologie, reprend le métier musical du Prêtre Rosso avec un casting vocal de rêve. Si l’on recherche ici et là, davantage de subtilité dans l’évocation des climats de l’orchestre (Sardelli et Spinosi le démontrent avec finesse), l’Italien suscite l’adhésion par le choix des chanteurs. Avec en particulier, une Patricia Ciofi visiblement en affinité avec la palpitation tendre de la musique (« Nasce rosa Lusinghera » du I, plage 7 du CD1). Son plaisir se lit pendant la séance d’enregistrement offerte en bonus sur le DVD complémentaire. Le musicologue Frédéric Delaméa, vivaldien que l’on ne présente plus, signe le texte du livret, parfaitement documenté, en particulier concernant la genèse de l’œuvre, sa place dans la vie de l’auteur ; avec des précisions utiles sur ce qu’était alors un pasticcio ; sur les raisons pour lesquelles il fallut remplacer les airs manquant dans la partition de la Bibliothèque de Turin, qui, comme pour l’ensemble des opéras de Vivaldi proposés par Naïve, est à l’origine du présent enregistrement.

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Antonio Vivaldi (1678-1741), Bajazet, tragedia per musica en trois actes RV 703 sur un livret d’Agostino Piovene. Ildebrando D’Arcangelo, Bajazet ; David Daniels, Tamerlano ; Marijana Mijanovic, Asteria ; Elina Garanca, Andronico ; Vivica Genaux, Irene ; Patrizia Ciofi, Idaspe. Europa Galante, direction : Fabio Biondi. Enregistrement réalisé les 12 et 13 avril 2004 à Bruxelles, Belgique. 2 CDS Virgin classics 5456769 (distribué par EMI). Durée : 1h26’. En bonus 1 DVD présentant un air de chaque chanteur pendant l’enregistrement (30’).

 
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