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Le Jardin des Voix d’ Eve Ruggieri

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XVIIe Musiques au Cœur d’Antibes

Antibes. Villa Eilenroc-Cap d’Antibes. XVIIe Festival d’Art Lyrique « Musiques au Cœur ».

(I). 5-VII-2005. (1756-1791) : L’enlèvement au Sérail, opéra en 3 actes. Mise en scène : Paul-Emile Fourny. Avec : , Constance ; , Belmonte ; Debra Fernandes, Blonde ; Loïc Felix, Pedrillo ; Philippe Kahn, Osmin ; , Selim Bassa le Pacha. Orchestre Régional de Cannes PACA, direction : .

(II). 09-VII-2005. (1653-1713) : Concerto grosso opus VI n° 4 en ré majeur ; Georg Friedrich Händel (1685-1759) : aria di Cesare « Presti Omai » (Cesare), aria di Ottone, « Lusinghiera » (Agrippina), aria di Tamerlano « A dispetto » (Talermano), recitativo et aria di Ottone « Voi Che Udite » (Agrippina), aria di Bertarido « Vivi Tiranno », (Rodelinda), aria di Cesare « Va tacito e nacosto » (César), aria di Goffredo « Sorge Nel Petto » (Rinaldo) arie di Cesare « Aure Deh Per Pita » e « Al Lampo del Armi » (Cesare) ; Franscesco Geminiani (1680-1762)  : « La Follia » d’après Corelli, opus VI n°12 ; G. -F. Händel : aria di Bertarido « Dove Sei Amato bene »(Rodelinda), aria du Cesare « Se in Fiorito » (Cesare), aria di Rinaldo « Venti Turbini » (Rinaldo). , contre ténor ; Gilbe ; Ensemble Baroque de Nice, direction et violon solo : Gilbert Bezzina.

2005 marque déjà la XVIIe édition du festival d’art lyrique « Musiques au Cœur » d’Antibes. Et depuis deux ans les mélomanes profitent de la splendeur du parvis de la Villa Eilenroc, parfait Trianon néoclassique sur la Riviera. Un cadre au chic apparent qui n’empêche pas la qualité de deux concerts auxquels nous assistions : un opéra de Mozart d’une part, l’envoûtement du chant d’un castrat ressuscité, d’autre part.

I. Jeunesse et virtuosité du chant mozartien

« C’est donc, dit Eve Ruggieri, parmi les palmiers, les bougainvillées et les lauriers roses, face à la Méditerranée, que Constance, Blonde, Belmonte et Pedrillo, mis en scène par Paul-Emile Fourny, vont rivaliser d’espièglerie pour abuser le sultan et tromper la surveillance d’Osmin afin que l’amour triomphe ». L’architecture dont nous avons parlé brosse un cadre idyllique pour l’opéra : serait-ce la Grèce (disons plutôt l’Asie Mineure, future Turquie) qui surgit grâce à ces pins découpant un coucher de soleil sublime sur une horizon pâle? La beauté sobre de ces quatre colonnes ioniennes qui font face aux gradins sur lesquels le public est assis, composent le plus bel effet. Il y manquait un peu de la tendresse mozartienne? Paul Emile Fourny enrobe de voiles les deux colonnes de gauche, masque les deux colonnes de droite par un décor de sérail. L’esthétisme du dispositif sait être aussi fonctionnel : rien n’a été omis, surtout le sous-titrage projeté uniquement pour les passages théâtraux sur la pierre du fronton au-dessus des deux colonnes de gauche.

Sur la balustrade du toit, fume un avion écrasé : en terre étrangère, Belmonte est ici un aviateur plutôt qu’un marin.

La mise en scène est simple, élégante, inventive : laissant à loisir la musique de Mozart, au moment des airs, dénuée de surtitres, puisque le chant des voix et instruments suffisait seul pour faire comprendre l’agitation des passions humaines. D’autant que le chef, prêt à tous les extrêmes, se montre incisif et lyrique : sa sensibilité a compensé quelques infimes faiblesses de l’orchestre régional de Cannes Paca. Et les voix? Déjà , en Belmonte, est un jeune homme qui semble sorti d’un dessin animé : sa silhouette ingénue et sa pureté vocalecampent un ténor mozartien de rêve. Philippe Kahn, avec honneur et bonhomie, assume le rôle d’Osmin avec de sonores ré graves ; Loïc Felix sculpte un Pedrillo corsé, parfait double de son maître ; de même, Debra Fernandes, agile dans les intervalles les plus vertigineux, brille indiscutablement. Et la belle Constance de Jane Archibalddonne au rôle de la noble esclave son souffle contrôlé et instinct de musicienne.

Le plaisir conquiert un public de plus en plus convaincu, charmé visiblement : nuage d’inquiétude chez Constance dans un air sublime ; retrouvailles qui finissent en dispute (un quatuor de deux sopranos et de deux ténors, inoubliable) puis un duo d’amour que l’on aurait voulu entendre deux fois ; voici un air avec orchestre en pizzicato, air de Pedrillo où l’art rime avec sobriété, et pour finir la « morale » – par quel génie singulier Mozart achève non sans malice, son opéra comme une cantate profane française ou comme « la cantate du café » de Bach, avec un tutti en forme de lied! La morale donc, bien dans l’esprit des Lumières, où le barbare s’adoucit. Le Sultan qui tenait en son pouvoir le fils (Belmonte) de son pire ennemi, choisit de répondre à l’humiliation par un bienfait et rend la liberté à Constance et son aimé. Lui-même renonce à Constance et invite Osmin à renoncer à Blonde promise à Pedrillo. Manqueraient des chœurs à la turque : peu importe, l’orchestre s’en acquitte très bien tout seul, agrémenté de danseuses, dont l’idée était déjà parue dans l’Orlando furioso de l’année passée, idée apollinienne en ce lieu méditerranéen qui eût fait s’enthousiasmer un Nietzsche à l’image de notre Osmin dionysiaque : « das ist ein Wein (chianti!) » disait le turc et le public toujours de sourire à cette Allemagne italienne.

II. Magicien et dompteur du public

Quatre jours après l’Enlèvement : concert baroque où s’affirma une voix maîtresse. Il arrive d’une allure décidée, mouvements larges et adolescents, resserré dans son costume de concert, grand, élancé, mince comme parfois le sont les basses. Le maintien trahit l’autorité du conquérant, à peine amollie par le regard sensible et inquiet de l’artiste. Avant de l’entendre, on sait que la corporalité joue un rôle expressif, qu’elle apporte un soutien véritable et physique à la ligne vocale. « Il chante avec son corps », annonçait Eve Ruggieri. L’exemple est frappant. Et l’interprète donne tout ce dont il est capable. Fixant le public : dépit, dédain, douleurs et pleurs imités, vengeance, colère, tendresse ou grâce pastorale, tempêtes et déraison … tous ces affects se déploient dans de longues vocalises, dans un souffle unique, dans une impeccable virtuosité, dans une lamentation, dans des souffrances vécues, dans un timbre de voix personnel et féminin. A se demander si nous étions pas proches d’entendre l’un de ces castrats perdus : c’était Niccolino capturant l’Angleterre, aussi parfait dans les récitatifs que dans les airs, expression et combat. L’envoûtement de la voix s’est imposé au public interdit.

C’est un fluide magique qui ne passe que très rarement en concert ; un magnétisme enchanteur qui a confirmé les mots d’Eve Ruggieri, « l’un des moments d’exception du festival» nous avait-elle promis…. Là encore, elle ne s’était pas trompée. L’un de ces moments où l’aveuglement du plaisir ressenti l’emporte sur tout esprit critique. Certes l’invention de Haendel peut être aussi coupable. Mais personne ne peut expliquer la présence dramatique et l’intensité émotionnelle que le public a reçu ce soir, sauf l’auteur de cet envoûtement imprévu : le contre-ténor , seulement âgé de vingt-six ans.

Rendons à notre hôtesse le talent qui lui revient aussi : le secret des choix d’Eve Ruggieri fait de cette baie des Milliardaires non pas un lieu chic, aux coupes de champagnes baignées d’horizon maritime, mais un lieu où découvertes et frissons restent possibles. L’ensemble baroque de Nice, pour sa part, empli de jeunes filles, qui scintillaient de cette huile légère et protectrice des peaux frappées par le soleil, doté aussi d’une basse somptueuse en la présence de deux Frédéric, Audibert/Bagnasco, a permis au duo des violons solistes, Gilbert Bezzina/Laura Corona, de faire valoir leur évidente connivence.

 

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