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Evgueni Kissin et Aldo Ciccolini, le jeune lion autiste et le vieux lion grand seigneur

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Montpellier, Corum. 18-VII-2005. Antonio Salieri (1750-1825) : Variations sur « la Folia di Spagna » pour orchestre. George Enesco (1881-195) : Prélude à l’unisson et Menuet lent (extrait de la Suite pour orchestre n°1 en ut opus 9). Zoltan Kodaly (1882-1937) : Danses de Galanta. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano n°5 en mi bémol majeur opus 73 « l’Empereur ». Piano : Evgueni Kissin. Orchestre de la Fondation Gulbenkian de Lisbonne, direction : Lawrence Foster.

Montpellier, Corum. 19-VII-2005. Franz Schubert (1797-1828) : Sonate en si bémol majeur opus posthume D 960. Ferenc Liszt (1811-1886) : Consolation ; Funérailles ; Mephisto-Polka ; Paraphrase sur la Mort d’Isolde ; Paraphrase sur Rigoletto. Piano : Aldo Ciccolini

Diplomate et homme d’affaire enrichi par l’exploitation pétrolifère en Mer Caspienne, Calouste Gulbenkian fuit en 1915 l’Empire Ottoman. Réfugié en Perse puis à Londres, il s’installe en 1942 à Lisbonne. A sa mort il fit don au gouvernement portugais de sa fortune sous condition qu’une fondation à son nom dédiée aux sciences et aux arts soit créée. La Fondation Gulbenkian existe donc depuis 1956 et n’a cessé de se développer et de s’agrandir. En 1962 elle se dote d’un orchestre (entre autre) qui n’a vu pas moins que Charles Dutoit, Neville Marriner, Kent Nagano, Karl Richter, Alain Lombard, John Eliot Gardiner, Emmanuel Krivine, Jesus Lopez-Cobos, Rudolf Barschaï, … et bien sur Michel Corboz (toujours directeur artistique du Chœur de la Fondation) et Claudio Scimone, dont les enregistrement Erato des années 70-80 ont fait date. Qu’en est-il aujourd’hui? Peut-être pour signifier à un public venu acclamer , les Gulbenkian ont prévu une première partie de près d’une heure, dans un répertoire plutôt valorisant pour un orchestre.

Hélas les Variations sur « la Folia di Spagna » de Salieri, en plus d’être inintéressantes, font découvrir un ensemble terne, hétérogène, avec un basson solo arythmique et un violon solo fâché avec la justesse… écrase tous les plans sonores sous un mezzo-forte persistant. Les extraits de la Suite n°1 d’Enesco, dont le chef d’orchestre s’est fait un des chantres, n’échappe pas non plus à ce constat. Seules les brillantes Danses de Galanta tirent leur épingle du lot, malgré une mise en place brouillonne. En bis un intéressant Allegro Staccato du compositeur portugais Joly Braga Santos, virtuose et exubérant, mais toujours aussi terne… Même constat dans le Concerto « l’Empereur » : peu de couleurs, peu de finesse, peu de justesse… Et Kissin là-dedans? C’est très beau, bien en place, bien léché, le doigté est toujours égal, l’ensemble est très chantant mais… sans aucune vision personnelle. Le pianiste semble étranger à ce qui se passe derrière lui, tant les décalages avec l’orchestre sont légions. En bis une série de pièces virtuoses pour digitigrade, du genre « étude de concert » de Moscheles ou Mozkowski… il n’est pas interdit non plus de jouer de la musique intéressante.

Changement de décors le lendemain pour le récital d’. Ce petit homme de 80 ans qui va voûté et d’un pas traînant vers le piano se révèle être un lion devant son clavier. La (longue) sonate en si bémol majeur de Schubert est toute empreinte de nostalgie sous ses doigts, comme s’il refusait tout épanchement sentimental trop fort en refusant volontairement de prendre des tempi trop enlevés. Son jeu, toujours maniéré et aristocratique, se fond à merveille dans cette musique, qu’il sait colorer de manière adéquate. Mais que ce soit à Paris ou à Montpellier, c’est toujours dans les mouvements lents et dans les fins impalpables que les toux sclérotiques se font entendre. Comme quoi ce n’est ni une question de lieu, ni une question de saison.

Après ce Schubert tout en pudeur et retenue, qu’allait-il en être des Liszt suivants? La Consolation reste dans le même esprit de nostalgie, avec toujours ce refus d’une trop grande expressivité. Ciccolini, pour jouer sur les contrastes, l’a enchaîné directement avec les Funérailles. Là aussi point d’emportement délirant à la Samson François ou Martha Argerich. , aux cotés d’Arrau, Cziffra ou Benedetti-Michelangeli, fait partie de ces « grands seigneurs » du piano : plutôt que de sombrer dans la folie il nous offre une lecture toute en majesté et grandiloquence, et sait tirer des sons d’une grande puissance de son clavier sans jamais que cela ne devienne percussif ou agressif.

La Mephisto-Polka, sorte de petite sœur de la Mephisto-Watltz, est emplie d’humour et d’ironie, avant de revenir à ce jeu majestueux avec les deux Paraphrases sur la Mort d’Isolde et sur Rigoletto. A la sortie de l’évident triomphe final, une valse de Schubert toute aussi retenue et sensible et une Danse du Feu de Falla quasiment démoniaque. Et c’est en jouant les premières mesures de la sonate de Schubert qu’Aldo Ciccolini prend congé d’un public toujours en train de l’acclamer.

Crédit photographique : Luc Jennepin

 

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