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Festival de Montpellier : Il Figlio delle selve

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Montpellier. Opéra Berlioz-Le Corum. 20-VII-2005. Ignaz Holzbauer (1711-1783) : Il Figlio delle selve, fable musicale en 3 actes sur un livret de Carlo Sigismondo Capece. Mise en scène : Georges Delnon. Costumes : Marie-Thérèse Jossen. Lumières : Patrick Fuchs. Avec : Melba Ramos, Elmira ; Maria Rodriguez, Arsinda ; Sabina Martin, Lucilla ; Gunther Schmid, Ferindo ; Gunnar Gudbjörnsson, Teramene ; Waskar Cœllo, le singe. Das Neue Orchester, direction : Christoph Spering.

Qui a dit que la pastorale est mièvre ?

Rousseau ou Diderotn’ont que trop exploité le mythe du bon sauvage, et, bien qu’Il Figlio delle selve soit antérieur à l’Emile de Rousseau ou au Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot, la question d’un homme sauvage, meilleur que l’homme corrompu de la civilisation occidentale, fait déjà parler d’elle. Dans cet esprit, compose en 1753 pour le prince Carl Theodor de Mannheim, sur un livret déjà ancien et utilisé de nombreuses fois, un opéra aux confins de plusieurs genres, entre tragique, comique, fable pastorale et même conte philosophique, hésitant encore entre opera buffa et opera seria. Depuis quinze ans, Teramene, roi de Lesbos, et son fils Ferindo sont contraints de se cacher dans la forêt après que le tyran Rodaspe s’est emparé du trône. Au lever du rideau, c’est désormais Elmira, fille de Rodaspe, qui gouverne. Elle chasse les deux hommes que le peuple prend pour des bêtes sauvages. Au cours de la chasse, Ferindo, qui ne connaît d’hommes que son père et n’a jamais vu de femme, fait la rencontre de Lucilla, suivante d’Elmira. Elle lui révèle ce qu’est une femme, et cette découverte sera le prélude à la rencontre du jeune homme avec Elmira dont il tombe amoureux. Quant à Teramene, il retrouve son épouse Arsinda qu’il croyait morte et qui vivait à la cour d’Elmira, travestie en homme. Ils veulent reprendre le pouvoir. Dans cette situation de pastorale, avec ses quiproquos, rebondissements, personnages travestis et valets-confidents, Ferindo est notre bon sauvage : il est à peu près le seul personnage à avoir l’âme innocente. Lorsque la fille de l’usurpateur perdra son pouvoir, c’est lui qui demandera qu’on lui laisse la vie.

Cette production du festival de Schwetzingen prend d’emblée le parti du burlesque : on habille d’un ton grotesque, ou tout simplement anachronique, une intrigue dite « noble ». Le texte est retouché et abrégé, la fin est modifiée car jugée trop naïve. Le décor, lui, est composé de cadres à la manière de caches d’appareil photo. La scène se partage ainsi en quatre niveaux, ce qui permet aux personnages de se croiser sans se voir. En effet, la pastorale est friande de quiproquos et de personnages qui se croisent sans se voir. Il est vrai qu’une mise en scène « classique » fait passer les chanteurs à un mètre l’un de l’autre et ceux-ci ne se voient pas (bien sûr!). La modernité au secours de la pastorale … La technique, implacable, pour sauver un genre mièvre s’il en est. Mais de mièvrerie, il ne sera pas question avec ce spectacle qui fête le 250ème anniversaire de la création de l’œuvre. La mise en scène de Georges Delnon et les costumes de Marie-Thérèse Jossen la combattent. Et s’il le faut, on montrera les atouts de ces dames et l’on aura recours à un humour gaulois qui vient « désacraliser » la pastorale et écarter l’émotion. Il faut l’avouer, il y a de bonnes, et même d’excellentes trouvailles. Ainsi, la brosse à dents de Lucilla, qui sert un temps de fil conducteur à son espiègle jeu de scène qui culmine lorsqu’elle se brosse les dents en cadence(et la musique évoque vraiment le bruit d’un brossage de dents) ! Adaptation ou géniale et judicieuse utilisation de la partition? Quoi qu’il en soit, le public ne boude pas son plaisir. Plus contestable cependant, l’interprétation assez libre des sentiments naissants de Ferindo. Car du candide éveil à l’amour qu’évoque le livret jusqu’aux pulsions plus… frustres que Ferindo exprime sur scène, il y a tout de même un grand pas que la mise en scène de Georges Delnon franchit sans complexe. Les lanternes rougesd’Elmira et de Lucilla ne sont-elles pas un contresens? Passe encore pour Lucilla, soubrette piquante et délurée, mais le personnage d’Elmira ne comportait pas en lui-même d’éléments permettant cette interprétation. Elle reste souveraine, et épousera Ferindo à la fin, alors pourquoi attirer Teramene à la lueur de sa lanterne rouge? L’Elmira de Delnon perd d’ailleurs la fragilité et la candeur de l’amoureuse de pastorale. Avec Melba Ramos, il s’agirait plutôt ici d’une matrone. Nonchalamment assise lors du final, elle semble peu empressée vis-à-vis de Ferindo (qui est tout de même celui qu’elle aime et qui est en train de lui sauver la vie). Elle semblait plus à l’aise, avec son arc et ses flèches, Diane chasseresse et non Vénus amoureuse.

Cette mise en scène, qui occupe l’esprit du spectateur, ne risque-t-elle pas de prendre le pas sur le chant? Car outre l’intérêt philosophique, la mise en scène, originale, reconnaissons-le, le chant reste le principal support de l’art lyrique. Notre distribution, internationale, aurait-elle du mal à faire entendre sa voix? On a vu que Delnon utilise chaque note et chaque mot pour y coller ses trouvailles, mais le public amusé se surprend plus d’une fois à regarder les mimiques de la suivante Lucilla à droite alors que Melba Ramos exécute son air à gauche de la scène. On admire également Waskar Cœllo, le singe, et ses acrobaties et facéties, plus que l’on écoute les chanteurs. Et Gunther Schmid/Ferindo peine à sortir d’un emploi de benêt tant la mise en scène s’amuse à ses dépends. Il faudra attendre le 3ème acte pour que l’on se rende compte que ce jeune homme n’est pas un pantin à la voix de fausset, manipulé par les autres personnages, mais un contre-ténor de talent, avec ses airs dans lesquels s’expriment les douleurs et les plaisirs inhérents à l’amour.

De cette production, outre les cuivres remarquables, on retiendra en particulier le nom de Maria Rodriguez. Arsinda travestie en Sergesto, son jeu est tout en finesse. Camouflée dans ses amples vêtements masculins par prudence devant Elmira, elle sedécouvre progressivement pour se faire reconnaître de son mari Teramene jusqu’à l’acmé où elle peut enfin révéler qui elle est et, par métaphore, sa longue chevelure hors de son chapeau lorsqu’elle sait qu’elle et Teramene ont vaincu Elmira. Les costumes étonnants (un début XXème revisité de façon assez loufoque) sont en adéquation avec l’idée générale de la mise en scène. La féminité d’Arsinda, masquée au début par son travestissement et sa taille perdue dans ses vêtements flottants, sa silhouette penchée et fuyante lorsqu’elle accompagne Elmira à la chasse, se révèle à la fin lors du trio avec Teramene et Ferindo. Bustier cintré et taille droite, sûre d’elle. Le troisième acte, plus sobre dans ses décors et sa mise en scène, permet (enfin!) le parfait épanouissement des voix. C’est en effet le moment tant la partition du troisième acte recèle des morceaux de choix, dont l’air « Io son pur sola » d’Elmira, les airs de Ferindo et la scène finale. On aurait bien aimé que cela se produisît un peu plus tôt…

Crédit photographique : © Marc Ginot

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Montpellier. Opéra Berlioz-Le Corum. 20-VII-2005. Ignaz Holzbauer (1711-1783) : Il Figlio delle selve, fable musicale en 3 actes sur un livret de Carlo Sigismondo Capece. Mise en scène : Georges Delnon. Costumes : Marie-Thérèse Jossen. Lumières : Patrick Fuchs. Avec : Melba Ramos, Elmira ; Maria Rodriguez, Arsinda ; Sabina Martin, Lucilla ; Gunther Schmid, Ferindo ; Gunnar Gudbjörnsson, Teramene ; Waskar Cœllo, le singe. Das Neue Orchester, direction : Christoph Spering.

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