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Hasmik Papian, une voix taillée à la serpe d’or

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Opéra de Montréal. Salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. 17-IX-2005. Vincenzo Bellini (1801-1835) : Norma, tragédie lyrique en deux actes. Mise en scène : Stephen Pickover ; décors et costumes : John Conklin ; éclairages : Luc Prairie. Avec : Hasmik Papian, Norma ; Antonio Nagore, Pollione ; Daniel Borowski, Oroveso ; Kate Aldrich, Adalgisa ; Thomas Macleay, Flavio ; Beverly McArthur, Clotilde. Chœur de l’Opéra de Montréal (chef de chœur : Jean-Marie Zitouni), Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, direction : Bernard Labadie.

Norma

Le gui des druides, cueilli à la faucille pour Norma, fournira-t-il le baume nécessaire pour cicatriser les plaies ouvertes, suturer les coupures purulentes, voire calmer certaines rumeurs sur l’avenir même de l’Opéra de Montréal (L’OdeM) ? Le conseil d’administration a annulé la présentation d’Œdipus-Rex et de la Symphonie de Psaumes d’Igor Stravinsky, «décision qui découle de l’analyse des projections budgétaires et de la volonté de réduire le déficit anticipé pour l’exercice 2005-2006» (dixit L’OdeM). Pour reprendre l’axiome qui chapeautait les œuvres du musicien russe, la vérité crève les yeux ! La Maison est grevée de dettes et lui redonner une santé financière, impliquerait non seulement un investissement adéquat de la part de nos gouvernements, mais encore que le pays se dote d’une politique culturelle qui lui fait cruellement défaut. D’un commun accord, nos dirigeants se fichent éperdument du microcosme de la culture classique. Aucune vision à long terme de la part de nos élus qui n’ont du panache que celui de l’autruche. Que ce soit du conflit à l’OSM, toujours en grève, ou des difficultés criantes de l’OdeM – la liste pourrait s’allonger – la procédure est toujours la même : celle de se mettre la tête dans le sable. Nous savons dorénavant que les mœurs politiques et leur système de subventions, s’aliènent à un retour de balancier. Il est à parier, tant que cette ignominie fera loi, que nul ne s’aventurera à crever l’abcès du grabataire à l’agonie. Dans cette logique de la bêtise, la grande culture qui compte demeure celle de la marijuana, et la politique pour éradiquer le fléau s’appelle «l’opération cisaille», qui ne se fait pas à la faucille d’or des druides. D’autant plus troublant, – hallucinant empressons-nous de dire – que depuis l’arrivée du nouveau directeur artistique , nous sentions quelques exhalaisons enivrantes, que quelque chose d’inédit allait se produire, à des lunes de la routine.

Pour ce début de saison, Norma, la grande prêtresse des druides, a su nous éblouir, nous captiver et nous émouvoir. La soprano arménienne est un nom à retenir. La voix a l’amplitude du rôle, de plus elle possède un grand talent de tragédienne. Le mélomane garde en mémoire l’emblématique Maria Callas, mais ce que nous avons entendu samedi soir à Montréal est digne des grandes cantatrices qui se sont frottées à ce rôle exigeant. L’immortel «Casta Diva» est anthologique, la soprano arménienne surmonte les obstacles dès son entrée, «Ite sul colle» jusqu’à se consumer dans le «O, bello, a mi ritorna !». L’autre prêtresse et nouvelle amante de Pollione, l’Adalgisa de , possède un excellent mezzo. Le duo des deux femmes, «Sola, furtiva, al tiempo» «Ah ! Si, fa core» doublé des souvenirs émus de l’ancienne maîtresse, est bouleversant. Ingénuité de la première dans sa confession d’un amour interdit à son aînée, et indulgence de la seconde, d’un amour perdu, chargé de ressentiments avant que la fureur n’éclate. Lorsqu’au deuxième acte, Norma, confrontée au même dilemme que Médée, veut occire ses deux enfants, sans toutefois parachever son œuvre au noir, l’effet est étonnant de retenue. Mais le sacrifice épargnera les fils qu’elle a eus avec Pollione, dans un merveilleux duo, «Deh, con te li prendi» avec Adalgisa à qui elle veut les confier. C’est sa grandeur d’âme que l’on retient, jusqu’au moment où elle fera sonner le bronze fatal, «Squilla il bronzo» «Guerra, guerra» et l’arrestation de Pollione. La dernière scène où les anciens amants enfin réunis s’avancent vers l’astre de feu qui tient lieu de bûcher, est impressionnante.

Malheureusement, tout n’est pas parfait au royaume d’Irminsul. La déception la plus flagrante vient sans aucun doute d’, dans le rôle du proconsul romain Pollione. La voix est franchement laide, voire exécrable, chevrotante, scéniquement incapable d’intériorité. Il «crapaute» les aigus et son irruption dans le trio avec Norma et Adalgisa «Ah, non tremare» «Vanne, si» tombe à plat et affadit l’ensemble. On ne peut s’imaginer que deux femmes tombent amoureuse d’un tel balourd, incapable de donner vie à son personnage. Phénomène rarissime à Montréal, sous le flot continu d’applaudissements, le ténor a été hué à la fin de la soirée. La basse s’en tire un peu mieux dans Oroveso, le chef des druides et père de Norma. Ce n’est certes pas la voix idéale pour ce rôle, mollesse, peu de prestance dans le jeu scénique et manque de justesse dans la voix. Incapable d’insuffler vie à son personnage, il devient encombrant, voire inutile. En général, les seconds rôles sont bien chantés mais scéniquement que de lacunes ! La Clotilde de Beverly McArthur et le Flavio de , sont laissés à eux-mêmes, sans gouvernail. Il y avait pourtant matière à une caractérisation de leur personnage respectif.

Les décors et costumes de , alliés à la mise en scène plutôt traditionnelle de , proviennent du Metropolitan Opera. Les différentes phases de la lune suggèrent adroitement les moments intenses de l’architecture dramatique. S’ajoutent le champ de dolmens qui attise l’ensemble martial et la chambre de dimension réduite pour les scènes plus intimes. L’autel occupant le centre au premier tableau, devient le lieu sacrificiel, présage de l’immolation de la grande prêtresse et de son amant. Si l’on peut regretter un manque d’originalité, la coulée musicale a servi de guide au metteur en scène. L’efficacité des différents tableaux, tantôt tragique, tantôt mélancolique semble redevable à la seule invention mélodique dont Bellini a le secret.

La direction de , à la tête de l’ du Grand Montréal, se veut élégiaque. Orchestre scrupuleux de la ligne vocale, il soutient et fait un sort à chaque phrase musicale. Il réussit à insuffler à la partition bellinienne, les nuances de cette musique aérienne faite de volutes et demeure attentif aux chanteurs. Le chœur souvent statique, chante juste. Un début de saison, s’il n’est pas à marquer d’une pierre blanche, demeure honnête et intéressant. Retenons surtout la Norma toute en finesse de .

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Opéra de Montréal. Salle Wilfrid Pelletier de la Place des Arts. 17-IX-2005. Vincenzo Bellini (1801-1835) : Norma, tragédie lyrique en deux actes. Mise en scène : Stephen Pickover ; décors et costumes : John Conklin ; éclairages : Luc Prairie. Avec : Hasmik Papian, Norma ; Antonio Nagore, Pollione ; Daniel Borowski, Oroveso ; Kate Aldrich, Adalgisa ; Thomas Macleay, Flavio ; Beverly McArthur, Clotilde. Chœur de l’Opéra de Montréal (chef de chœur : Jean-Marie Zitouni), Orchestre Métropolitain du Grand Montréal, direction : Bernard Labadie.

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