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Luc Ferrari, le légendaire facteur de sons

La Scène, Spectacles divers

Paris. Palais de Tokyo. 15-X-2005. Projections documentaires : Les grandes répétitions, Interview avec Luc Ferrari, Egypte ô Egypte. Luc Ferrari (1929-2005) : Œuvres acousmatiques : Hétérozygote, Far West news, Et si toute entière maintenant. Œuvres instrumentales et mixtes : Collection de petites pièces, Bonjour, comment ça va, Et tournent les sons dans la garrigue. Théâtre musical : Journal intime. Production Motus ; ensemble Motus : Annie Ploquin- Rignol, flûte ; François-Michel Rignol, piano ; Radek Knop, saxophone ; Philippe Spiesser, percussions. Ensemble Laborinthus : Franck Masquelier, flûtes ; Sylvain Kassap, clarinettes ; Philippe Cornus, percussions ; Hélène Breschand, harpe. Elise Caron, comédienne et chanteuse. Michel Maurer, piano. Jonathan Prager, Olivier Lamarche, Vincent Laubeuf, projectionnistes sur acousmonium Motus

Dans le cadre de sa saison Syntax 2005 à Paris et en partenariat avec la SACEM, le collectif Motus dirigé par proposait ce samedi 15 octobre, de midi à minuit, un « Circuit  » : Douze heures de sons, d’images et de paroles non-stop autour du compositeur, poète et cinéaste (1929-2005) disparu le 22 août dernier en Italie, près d’Arezzo : un parcours en plusieurs étapes, remarquablement bien articulé par – le maître d’œuvre de la manifestation – et Brunhild Meyer-Ferrari, pour mettre en valeur les multiples facettes de cette personnalité hors du commun qui a su, sa vie durant et par une observation passionnée du réel, poétiser le quotidien.

Son œuvre multiforme reflète tout à la fois son rayonnement d’artiste et son engagement de créateur dans la voie de la communication avec le monde qui l’entoure. « Le mythe de l’artiste romantique travaillant dans sa tour d’ivoire est mort », déclare-t-il fermement dans l’entretien que lui consacre en 1977, diffusé en début d’après midi ; d’où l’absolue nécessité pour Ferrari de décloisonner les univers, d’aborder le monde de l’image et celui des mots pour satisfaire son génie prospectif : « j’étais dans un monde hétérogène précise-t-il ; je fréquentais des poètes, des peintres, des cinéastes…

On apprend, dans la plaquette du programme – somptueusement réalisée par le maquettiste de Motus Sylvère Beltrando -, qu’il se met très tôt au piano, suivant la classe d’Alfred Cortot à l’Ecole Normale puis celle d’ avant de fréquenter les cours d’été de Darmstadt où, au contact de sans doute, il devient « un compositeur sériel anarchique »! Sa rencontre décisive en 1957 avec qui dirige le Groupe de Recherche de Musique Concrète semble mieux correspondre à cet esprit « déviant » qui allait pouvoir se lancer dans une aventure avec le son, le micro et la voix radiophonique. En 1982, il fonde , studio de composition électroacoustique puis son propre home-studio, l’atelier post-billig en 1996.

C’est en images que commencera -et finira – cette journée marathon avec la projection de l’Hommage à Varèse réalisé en 1965 par et dans la série des Grandes Répétitions consacrée aux compositeurs du XXème siècle. Parmi les témoignages des figures du monde musical, c’est celui de Bruno Maderna, au pupitre lors des répétitions de Désert – première œuvre mixte de l’histoire – que Ferrari met en vedette. On mesure alors l’engagement artistique et l’exigence musicale de ce chef défendant avec ferveur auprès de ses musiciens – le tout jeune Jean Claude Casadesus par exemple – la modernité de ce géant visionnaire que fut Varèse.

Vincent Laubeuf – un des membres actifs de Motus avec et – se retrouvait ensuite à la console de projection pour interpréter l’œuvre fondatrice de Luc Ferrari en matière électroacoustique, Hétérozygote (1963-1964) où s’affirme sa position « déviante » par rapport à l’école schaefferienne dont il s’éloignera quelques années plus tard. Cette musique qualifiée par son auteur d’» anecdotique » où il va enregistrer « des choses de la vie » venait contredire le concept schaefferien d’écoute réduite qui veut ignorer la source des sons pour ne considérer que la qualité du matériau. Ce goût du reportage sonore, qui le mènera là où son appétit des sons le guide – ainsi naîtra toute la série des Presque rien -, en fait un spécialiste du magnétophone portable et du micro-voyageur. Deux œuvres de grande envergure en témoignaient, ce soir, comme FarWest News (1999), poème sonore autour d’un voyage réel aux Etats-Unis et Et si toute entière maintenant (1987), conte symphonique façon Hörspiel sur un texte de Colette Fellous, sorte de voyage-reportage sur un brise glace mêlé d’éléments orchestraux « jouant en contrepoint avec les bruits naturels ».

Lorsque Luc Ferrari aborde l’écriture instrumentale, c’est avec l’esprit ludique de Cage voire de Satie associant l’humour et le hasard, élaborant un projet rigoureusement pensé mais jamais fixé. , pianiste complice de Luc Ferrari, jouait Collection de petites pièces (1985) ou trente six enfilades pour piano et magnétophone qui enchaînent, avec finesse et à propos, aphorismes musicaux, trouvailles sonores, citations soigneusement » montées » autour de six thèmes récurrents. Dans Bonjour, comment ça va pour harpe, clarinette et violoncelle, Ferrari expérimente les rencontres hasardeuses – c’est le début d’un rite de sensualité dit-il – et les cycles aléatoires des trois instruments en continuel déphasage. Réunissant les deux ensembles Motus et Laborintus, Et tournent les sons dans la garrigue (1977), partition d’intentions et de désirs sonores est une expérience d’écoute, un lieu de communication entre les interprètes guidés par le support électroacoustique qui agit comme le fil rouge du parcours sonore.

Après une table ronde avec les amis, collaborateurs et proches de Luc Ferrari – David Gisse de , Jacques Brissot du service de la recherche, du GRM, Elise Caron et , auteur du livre d’entretiens Presque rien avec Luc Ferrari – venus témoigner de vive voix de l’extraordinaire vitalité d’une telle personnalité, la version de concert du Journal intime (1980-1982), comédie musicale pour un pianiste – -une récitante et une chanteuse – Elise Caron, familière de l’œuvre de Ferrari – et un support audio – à la console – fut certainement le moment fort et l’instant d’exception de la journée où le dialogue des mots et du piano, de la poésie et du sonore, des confidences et du silence touchèrent à l’émotion pure. Sans jamais désavouer son côté critique et provocateur, Luc Ferrari se laisse aller « aux harmonies du diable et aux plaisirs de la sensualité », cette tentation omniprésente dans son œuvre à laquelle il cède en toute conscience et en toute liberté pour tenter de faire de la musique mais aussi de l’existence « un raffinement du plaisir ».

Crédit photographique : © Max Nyffeler

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