Anne Peultier, une peintre pour un label

Le label Zig-Zag Territoires, outre le fait d’enregistrer et de présenter des artistes de grande qualité, et un répertoire allant du médiéval au contemporain, a toujours voulu proposer une originalité jusque dans le choix graphique de ses pochettes en les présentant systématiquement sous la forme d’un tableau original. Intrigué et curieux, ResMusica a voulu rencontrer son peintre pour en savoir un peu plus sur les secrets de fabrication de ces superbes pochettes. Pétillante et pleine de vie, nous parle de son métier avec passion au Louvre.

« J’ai toujours peint et appris mon métier dans les ateliers et en regardant beaucoup les autres peintres. »

ResMusica : Le Louvre est-il un lieu que vous fréquentez souvent ?

 : Enormément! Je n’ai pas de formation traditionnelle du type École des Beaux-Arts mais j’ai toujours peint et appris mon métier dans les ateliers et en regardant beaucoup les autres peintres. La peinture est une passion pour moi quelle que soit l’époque, de la peinture rupestre aux contemporains.

RM  : Vous travaillez essentiellement pour Zig-Zag en tant qu’illustratrice des pochettes de disques ?

AP : En illustration, je travaille en exclusivité pour Zig-Zag. Et pour l’instant Zig-Zag travaille uniquement avec moi. C’est une entente et un partage très intime dans l’équipe, j’ai pratiqué le violon durant une bonne dizaine d’année, alors que ma sœur est devenue flûtiste professionnelle. Nous avons toujours été baignées dans un monde musical depuis notre plus tendre enfance. Mais il a bien fallu choisir et la peinture a pris le dessus, me considérant plus comme une mélomane qu’une musicienne, l’idée directrice de mon travail est de prolonger l’émotion, la sensation musicale par une vibration et une émotion picturale.

RM  : Combien avez-vous fait d’illustrations ?

AP  : J’ai dû faire au moins 80 pochettes, et avec Sylvie Brély, nous avons commencé l’aventure dès la création du label Zig-Zag. Par ailleurs, je peins sur toile dans un autre style, c’est très différent mais ces deux aspects se nourrissent mutuellement. Dans l’illustration je peins sur des petits formats papier, de façon plus rapide et moins pérenne puisque que cela sera scanné, édité sous la forme d’une pochette.

RM  : Justement, comment travaillez-vous? Vous rencontrez les artistes ?

AP  : Au début il y a les premières écoutes, soit en assistant aux enregistrements, quand c’est possible avec les musiciens et l’ingénieur du son, si ce n’est pas possible, on m’envoie les premières prises, je m’imprègne de la musique, de l’œuvre, du livret et si c’est un opéra je me penche dans l’historique de ce qui est chanté, joué. C’est à chaque fois une immersion totale dans les musiques. Ensuite je me mets à peindre et là tout peut sortir. Pour le Monteverdi c’est typiquement une illustration de l’histoire, en première de couverture ils ont choisi le tableau du Baptême de Clorinde par Tancrède et à l’intérieur c’est l’histoire de leur combat, c’est très narratif. Dans d’autres disques c’est beaucoup plus subjectif, je suis dans l’émotion pure. Par exemple le disque de Xénakis sur des œuvres de percussion, là j’étais en phase avec les vibrations et les sensations pures. J’écoutais le morceau et je faisais un peu comme à la Pollock, je jetais la peinture sur mon papier. A chaque œuvre j’essaie de donner une image différente pour ne pas me répéter, le style et la patte sont les mêmes mais je recherche toujours la nouveauté.

RM  : Vous êtes-vous trouvée dans une situation où vous aviez deux projets complètement différents pour un même disque ?

AP  : Pas vraiment, je travaille toujours dans une certaine cohérence pour le même disque, je prends une voie et je m’y tiens, il m’est arrivé de ne pas conserver un projet car en peinture il arrive d’avoir de fausses bonnes idées! Alors j’abandonne tout et je repars sur une autre voie. Mais ce que je présente à Zig-Zag est toujours terminé et abouti, en deux tableaux principalement, puis c’est avec le graphiste qu’ils en choisissent un pour la première de couverture et l’autre pour le livret ou les couvertures internes. De toutes façons chez Zig-Zag il y a un vrai souci de qualité, que ce soit dans le choix des artistes, de la programmation musicale, jusqu’à la prise de son et aux soins précieux apportés à la pochette qui doit présenter le produit final comme dans un écrin. Ce sont des sensibilités artistiques qui se mêlent tout en restant toujours dans le dialogue et la cohérence pour présenter à l’éditeur et à celui qui va regarder une chose aboutie et construite. Cela demande beaucoup de travail d’investigation, je demande à Zig-Zag ou aux artistes s’ils ont une idée de ce qu’ils veulent ou voudraient exprimer. En fait, j’ai très souvent « carte blanche » mais parfois des artistes ou des musiciens disent « on aimerait du bleu », ou pour le disque de Dufay de musique médiévale, nous étions tellement liés aux thèmes de la ville de Florence et à la Vierge que je me devais de travailler dans cette direction.

RM  : Est-ce contraignant ou frustrant de travailler avec des demandes précises ?

AP  : Non ça me stimule et me plaît. L’illustration est une contrainte du cadre, généralement somptueux car les musiques sont extraordinaires. Je peux aller au bout de ces possibilités, quelque fois ça peut être douloureux et laborieux car on n’y arrive pas mais c’est aussi pour ça que ma peinture sur toile est complètement libre.

RM  : Quel sont vos matières premières ?

AP  : J’ai la contrainte du papier et du format puisque cela sera scanné ou photographié. Pour le Monteverdi j’ai utilisé une technique mixte constituée d’une base acrylique et de l’encre puis je monte en huile. Je peins toujours « gras » sur « maigre » et sur le Monteverdi, très travaillé en terme de matières et de transparence des couches les unes sur les autres, c’est grâce à l’huile que l’effet est donné. Le Liszt est en acrylique pur relevé à l’huile et à l’encre pour les contours. Le graphiste a repris le cadrage et a même, en fait, inversé l’orientation du cheval. Il peut aussi reprendre un détail qui sera utilisé en couverture interne comme dans le prochain Corelli. Le bas du tableau se retrouve en pleine page intérieure et la magie du traitement informatisée arrive à restituer la texture de la matière. Sur le Xénakis c’est un travail très compliqué, entre assemblage d’encre, de collages et de feuilles d’argent. J’ai réalisé trois tableaux que l’on retrouve cadrés différemment pour la mise en page mais avec un goût qui les met assurément en valeur.

RM  : Combien de temps passez vous entre le premier coup de pinceau et la livraison ?

AP : C’est variable, il n’y a aucune règle, par exemple le perroquet du CPE Bach est sorti en un jour, Monteverdi ou Tristan ont été beaucoup plus compliqués car il existe déjà toute une iconographie très riche, connaître ce qui a été réalisé sur le thème et réussir à créer quelque chose de personnel et subjectif est une démarche bien plus longue et travaillée. Il est difficile aussi de travailler sur le thème médiéval car on est souvent tenté de rentrer dans un style de l’époque fait d’enluminure, d’or, de lapis-lazuli et d’une façon de représenter les corps. Il faut aussi se remettre dans l’ambiance du temps.

RM  : Avez vous des moments privilégiés pour travailler ?

AP  : Je peux aller dans mon atelier le matin pour trois quarts d’heure, une heure et y revenir tard dans la nuit, je n’ai pas de règles, c’est par impulsion et par passion que je travaille.

RM  : Qu’écoutez-vous comme musique lorsque vous faites vos toiles ?

AP : Je peux écouter de tout. Dernièrement, j’ai craqué pour un disque de musiciens de blues africain. Je suis capable d’écouter en boucle un disque qui me donne l’inspiration. Cela peut aller du classique en passant par Arthur H ou encore Tom Waits et même certains disques de techno.

RM : Où sont vos originaux ?

AP : Ils appartiennent tous à Zig-Zag.

RM : Donc si Zig-Zag existe maintenant depuis 8 ans, il ne reste plus que deux ans pour faire une expo d’anniversaire ?

AP : C’est possible, pourquoi pas, on a déjà fait une exposition à la Fnac Montparnasse pour montrer le montage à partir des originaux jusqu’à la pochette finale. Nous refaisons cette expérience à la Médiathèque de Versailles cet automne.

RM  : Combien de pochettes faites-vous par an ?

AP : Zig-Zag sort une trentaine de disques par an. Et je peux être sollicitée pour un dossier particulier. Je ne suis jamais à cours de travail!

RM  : On sent une grande complicité avec Georges Garcia Morales, votre graphiste, vous lui donnez une matière première avec vos tableaux, qu’il transforme en gardant une originalité et le premier jet que vous vouliez donner. Quelles sont vos relations de travail ?

AP  : Son rôle est primordial et il est important qu’il soit aussi dans la musique et comprenne ce que j’ai ressenti par rapport à elle. Il se trouve que nous travaillons avec un artiste qui ne me trahit jamais. Ce serait trop douloureux de voir un travail haché ou que par des détails, on perde l’âme de ce que je voulais exprimer. C’est une grande chance de l’avoir dans notre équipe

RM  : Zig-Zag est en fait un grand atelier vivant ?

AP : Je pense que toutes les compétences sont en osmose et nous permettent de proposer des disques peaufinés jusqu’au moindre détail. Mais cela n’aurait pas été possible sans les avancés technologiques et graphiques d’aujourd’hui. En imprimerie classique ce ne serait pas viable.

R. M.  : Votre travail d’illustratrice vous a t-il permis de présenter vos tableaux ?

AP : C’est effectivement bien plus facile, j’ai eu au mois de juin dernier un article dans « Azart » ils ont voulu voir plus loin que les pochettes des disques que je fais et cet article ne parle que de mes toiles. Je me trouve bien entre ces deux activités. La première, lucrative, me permet de peindre dans une complète liberté.

Crédits photographiques : © Anne Peultier et George Garcia Morales pour Zig-Zag Territoires

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