Premier week-end aoûtien de rêve au Festival de l’Été Mosan
Pour sa 50ᵉ édition, le festival itinérant de l’Été Mosan, emmené par son directeur artistique Bernard Mouton, fait la part belle à la musique de chambre et à l’art vocal. Retour sur deux concerts majeurs qui ont marqué ce début du mois.

Du dialogue des tempéraments : l’art du quatuor à clavier réinventé
Il y a un an, le Festival de Stavelot avait eu l’heureuse intuition de réunir pour un concert inédit la pianiste française Aline Piboule, la violoniste Elsa de Lacerda, l’altiste Sindy Mohamed et le violoncelliste Kacper Nowak, pour un programme où, entre autres, un rare quatuor à clavier de Friedrich Gernsheim côtoyait déjà celui, bien plus célèbre, de Robert Schumann.
Réinvitée cette année dans le cadre de l’Été Mosan, pour un des rares concerts en plein air du festival, dans l’intime et magnifique cour du Prieuré d’Anseremme, près de Dinant, la formation a dû composer avec l’absence de l’altiste Sindy Mohamed. C’est à la remarquable altiste Elaine Ng, artiste en résidence à la Chapelle Musicale Reine Élisabeth de Waterloo et premier alto solo de l’Antwerp Symphony Orchestra, qu’est revenu l’honneur de rejoindre le groupe.
L’intégration de celle-ci modifie, dans notre souvenir, sensiblement l’équilibre sonore et les intentions de l’ensemble. Là où Sindy Mohamed privilégiait un son fondu et une recherche constante de pure beauté plastique (dans la lignée de l’un de ses professeurs Tabea Zimmermann), l’altiste d’origine asiatique déploie d’autres options interprétatives, avec un jeu plus ancré dans la corde, aussi incisif que magnifiquement articulé — une empreinte stylistique qu’elle tient sans doute de son maître en la chapelle belge, Miguel Da Silva. Cette différence de grain musical redéfinit la dynamique d’entente avec le violon très chantant d’Elsa de Lacerda. Moins sensuellement romantique, moins fusionnel dans le traitement de la pâte sonore qu’il y a douze mois, le Quatuor à clavier en mi bémol majeur op. 47 de Robert Schumann prend une dimension résolument plus polyphonique, voire abstraite dans son éclairage. Le premier mouvement, dès son impalpable introduction Sostenuto, gagne peu à peu en effervescence passionnée selon le jeu à la fois aéré et directionnel d’Aline Piboule, toujours à l’intense écoute de ses partenaires. L’articulation fine et déliée du Scherzo se nimbe, aux cordes, d’une légèreté diamantine presque mendelssohnienne, mi-menaçante, mi-féerique, virevoltante dans sa cambrure un rien sombre. Le lyrisme trouve son apogée lors du justement célèbre Andante cantabile, par le solo souverain du violoncelle de Kacper Novak, magnifié à la réexposition par l’entente parfaite des quatre artistes respectant scrupuleusement les dégradés dynamiques si expressifs de la péroraison. Les interprètes pulvérisent l’académisme latent du final par le travail très « registré » de l’ample fugue, ductile et burinée par la mise en relief de chaque pupitre.
Lorsque Arnold Schönberg entreprit d’orchestrer en 1939, à la demande d’Otto Klemperer, le Premier Quatuor à clavier en sol mineur op. 25 de Brahms, il confiait vouloir enfin donner la parole aux voix secondaires et déplorait qu’au concert chambriste, le piano eût – du moins à son époque !- trop souvent tendance à écraser ses trois cordes-partenaires.
La lecture donnée ici dément cette constatation datée et s’impose à cet égard comme une réussite.
Il faut tout d’abord derechef mentionner le jeu de la pianiste Aline Piboule, modèle de probité musicale et de conception architecturale par ce sens magistral de l’oxygénation des textures, de la mise en valeur constante des contrechants et de l’utilisation parcimonieuse mais exemplaire de la pédale. Refusant la masse sonore indistincte, elle relance sans cesse le dialogue avec les cordes, permettant à l’édifice brahmsien de pleinement respirer.Mais l’entente entre les quatre artistes, tant dans les intentions que dans les détails de la réalisation, est totale et emporte l’adhésion. Par exemple, l’enfilade profuse des thèmes de l’Allegro initial est énoncée avec un naturel confondant ; l’ordonnancement des intentions apparaît d’une clarté lumineuse, menant à des climax savamment dosés et conduits au fil du développement et au terme d’une coda d’une roide intensité. L’Intermezzo baigne dans une impatience feutrée, presque tristanesque, portée par une suspension à la fois rythmique et harmonique prodigieuse au fil de son trio. La progression de l’Andante con moto se veut inéluctable, menant à ce vigoureux épisode central aux accents de marche militaire, lequel prend sous des archets disciplinés une force et une cohérence saisissantes. Le Rondo alla Zingarese (Presto) final réserve, comme il se doit, une véritable orgie de rythmes et de lyrisme tziganes, doublée d’un zeste de Sehnsucht — ce grand thème central si mélancolique — et d’un irrésistible feu sacré au gré d’une coda endiablée.
Un écrin d’esprit et de pastorale avec Les Kapsber’girls
Pour le second concert du week-end, donné en la collégiale Saint-Georges et Sainte-Ode d’Amay, en aval du fleuve, l’ensemble féminin Les Kapsber’girls — qui fêtent cette année leurs dix ans d’existence — présentent leur programme « Vous avez dit Brunette ? », déclinant au concert toute la sève verdoyante de son enregistrement discographique (Alpha Classics, 2021).
Si l’ensemble par le »mot-valise » de son patronyme , veut tirer un coup de chapeau au théorbiste et compositeur vénitien Hieronymus Kapsberger et au répertoire vocal italien du premier baroque, il aborde ici de tout autres rivages ! Car de quelles brunettes parle-t-on au juste ? Derrière ce joli nom ne se cachent pas seulement des héroïnes de pastorales à la chevelure sombre, mais tout un genre musical en soi. Née au Grand Siècle et fixée par l’éditeur Christophe Ballard dans ses célèbres recueils de « petits airs tendres », la brunette est cette miniature strophique où se croisent séduction champêtre, amours contrariées, désirs secrets et même chansons à boire. Apparu à la fin du règne de Louis XIV en réaction à la gravité imposante de la tragédie en musique, ce répertoire répond alors au désir des salons d’un retour à une fraîcheur plus intime, idéalisant la vie pastorale tout en faisant le pont entre l’oralité populaire et la sophistication baroque. Pour ce programme, devant la pléthore de recueils et de partitions éditées, nos interprètes réalisent, sans doute au prix de choix cornéliens, une sélection très convaincante, avec un travail éditorial et de réalisation dont on ne peut que soupçonner l’ampleur !
La construction du programme brille par sa variété, mêlant une présentation vivante du sujet à un sens aigu du rythme dramatique. Alternant pièces anonymes parfois redevenues célèbres à notre époque (tel le « J’avais cru qu’en vous aymant ») et pages d’auteurs identifiés, le concert déroule un spectre expressif d’une rare gourmandise. En droite ligne de la tradition d’un Michel Lambert (repris pour son « Rochers, vous êtes sourds »), les déplorations amoureuses trouvent une éloquence touchante et retenue : une sensibilité prolongée, par exemple, par le délicieux « Pourquoi le berger qui m’engage » de Julie Pinel, rare et précieux témoignage d’une compositrice à l’orée du XVIIIᵉ siècle français.
Mais n’est pas oubliée la chanson à boire — avec un inattendu, dans ce registre, Jean-Marie Leclair, d’une humeur festive et trépidante, invitant aux libations avant l’entracte —, avec aussi ce clin d’œil théorique que Rameau déduit de « Du vin, endormons-nous » issu des recueils de Ballard et cité par le compositeur-théoricien dans son célèbre Traité de l’harmonie. Les rythmes s’animent, les harmonies s’irisent avec délectation dans ces pièces d’humeur variée. Et est même évoqué, en léger décalage, pour ses rossignols, le talent opératique d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, avec un bref extrait de Céphale et Procris, ou le duo vocal pimente ses échanges d’interventions bucoliques d’appeaux à friction.
En miroir exact de ces pièces vocales, les intermèdes instrumentaux empruntent parfois avec grâce le profil thématique des brunettes qui les précèdent. À la guitare baroque, le fondateur de l’ensemble Albane Imbs met ainsi splendidement en valeur des pages de Francesco Corbetta ou de Robert de Visée, nimbées de ce même sentiment tantôt pastoral, tantôt chambriste, tandis qu’une superbe Chaconne de Monsieur de Sainte-Colombe, magnifiquement défendue par Garance Boiziau, offre une respiration plus distante et méditative, confiée au timbre ténébreux de la seule basse de viole.
Au-delà du pur plaisir musical, le concert vaut aussi pour ses quelques brèves leçons d’organologie. Nous sont présentés, par la violiste Garance Boizot, oralement et avec force détails les vertus et sortilèges de la gambe ou la clarté chantante du dessus de viole, tandis qu’Alban Imbs nous décrit avec quelques mots bien sentis la rondeur aristocratique de l’archiluth, le timbre plus perçant et vif du théorbino (ce petit théorbe suraigu idéal pour marquer le rythme des danses) et les attaques pincées, délicieusement champêtres, de la guitare baroque, tellement en vogue à la Cour de France.
Sur scène, la complicité des interprètes — et en particulier des deux solistes du chant — fait merveille. En l’absence de la soprano habituelle de l’ensemble, Alice Duport-Percier, qui a fixé sur disque ce programme, c’est Gabrielle Varbetian qui a rejoint le groupe. Son timbre aigu, cristallin et délicatement acidulé apporte la juste fraîcheur à ces marivaudages musicaux non sans quelques gravités, en pleine connivence avec la voix plus sombre mais très sonore et ductile de la mezzo-soprano Axelle Verner, au tempérament dramatique assez unique, insufflant avec un incroyable grain de la voix, très théâtral, tantôt une tristesse indéfectible, tantôt une verve irrésistible ou un humour ravageur au gré des doubles sens des textes.
Les Kapsber’girls offrent donc cet après-midi, dans l’urgence du concert, bien plus qu’une simple reconstitution : elles ressuscitent tout un monde miniature, avec cette célébration d’un certain esprit français, entre pudeur doucereuse et gauloiseries frondeuses plus goguenardes. Elles couronnent avec éclat et tout en verve ce premier week-end musical d’août en bord de Meuse.













