Roberto Alagna, ténor marathonien

Roberto-AlagnaEntamant un marathon international pour la promotion de son album d’entrée chez Deutsche Grammophon « chante Luis Mariano », le ténor se dépense sans compter. Dans le salon d’un grand hôtel genevois, entre deux rendez-vous promotionnels, il a accepté de répondre à nos questions. D’un abord avenant et extrêmement sympathique, souriant et décontracté, volontiers disert, la chemise élégamment entrouverte, il nous livre quelques réflexions sur son métier et les gens qui l’habitent.

« Dans ma famille, tout le monde chantait de l’opéra. »

ResMusica : Voici quelques jours, j’ai rencontré un de vos amis chanteur qui de ténor est passé à la voix de baryton basse. Vous l’avez entendu et lui avez prodigué quelques conseils. Pouvez-vous nous en dire quelque chose ?

 : Chanter dans son propre registre est déjà compliqué, alors imaginez de devoir en changer ! Dans son cas, je ne peux pas juger des raisons qui l’ont amené à changer de registre, mais seulement de ce que j’ai entendu. J’ai été surpris de constater l’assise vocale que ce changement lui avait procurée. Bien sûr, les problèmes de la voix restent entiers. La difficulté, dans son cas comme dans celui de tout chanteur, c’est d’obtenir l’homogénéité vocale. Parce qu’il y a toujours un truc qui ne joue pas forcément. Quand ce n’est pas l’aigu, c’est le passage, quand ce n’est pas le passage, c’est le bas médium, quand ce n’est pas le bas médium c’est le grave. Il faut arriver à resserrer le passage entre la voix de poitrine et la voix de tête. C’est là qu’on peut apprécier tout le travail accompli par un chanteur. Aussi avec l’âge et la pratique, la maturité s’installe. L’instrument se bonifie.

RM : Comme une vieille bouteille ?

RA : La voix est un instrument. Je dirais plutôt comme un Stradivarius. Parce que la vieille bouteille, parfois on la débouche et elle n’est pas terrible!!!

RM : Pendant huit ans, vous avez chanté dans les cabarets, mais qu’est-ce qui vous a fait basculer dans l’opéra ?

RA : J’ai toujours chanté de l’opéra. Même quand je faisais du cabaret. J’allais voir un prof tous les après-midi. Dans ma famille, tout le monde chantait de l’opéra. Alors par la force des choses, l’opéra faisait partie de mon univers. Il m’entrait dans le sang. J’adorais cette musique, mais je me sentais incapable de la faire. La chanter était comme un rêve enfoui en moi et je pleurais presque sur mon sort en me disant que je n’y arriverais jamais. Je suis allé au plus facile : la musique de variété. Finalement, je ne m’y débrouillais pas mal. Un jour, j’ai fait un disque, chez Barclay. Le cabaret où je travaillais avait composé une chanson que j’ai chantée. Ils ont produit le disque et l’ont donné à distribuer. Après une semaine, les ventes marchaient super bien. J’en faisais la promotion, je chantais en play-back. Cela ne me plaisait pas, je ne retrouvais pas mes sensations. Je trouvais inconcevable que je ne puisse plus chanter avec des musiciens. On était en pleine période disco, tout était disco, play-back, une période terrible pour la chanson. Dès que quelqu’un avait un peu de voix, c’était un ringard. Bref, j’avais honte de chanter cette chanson parce que je trouvais les mots débiles, la chanson nulle. Alors, je suis allé trouver Barclay pour lui demander de casser mon contrat. Pas facile. Il a fallu le convaincre, mais il a finalement accepté. Et puis je me suis demandé ce que j’allais devenir. Si je ne pouvais pas chanter des trucs comme Aznavour, Brel, Mike Brant etc., que faire? Mon prof m’avait dit que je pourrais chanter de l’opéra, alors je me suis dit qu’il fallait tenter. Et c’est là que j’ai bifurqué!

RM : Et ce professeur ?

RA : C’était un Cubain, un vieux monsieur. Pas un vrai prof, mais il avait le pouvoir de me rendre heureux. Quand je chantais devant lui, quand je faisais un son, il se mettait à pleurer, ça allumait une flamme en moi. C’était sublime. Nous avions des rapports un peu étranges. Ses « enseignements » étaient bien meilleurs que toutes les explications techniques. En voyant sa réaction, je savais immédiatement que j’étais dans le juste. C’était bon!

RM : Aujourd’hui, vous n’avez plus de professeur ?

RA : Je n’en ai jamais eu réellement. J’ai toujours été un autodidacte. Que ce soit en musique ou dans la gestion de ma carrière, même si Levon Sayan est mon agent. Je fais confiance à mon instinct. Dans le chant, j’ai toujours fait ça.

RM : Vous avez de la chance, parce qu’en procédant ainsi beaucoup de chanteurs se sont cassé le nez !

RA : Probablement parce qu’ils ne sont pas suffisamment autocritiques. Moi, je le suis. Je suis très sévère avec moi-même. Pour être autodidacte, mais il faut être très autocritique sinon cela ne marche pas!

RM : Vous semblez ne pas mal vous porter en triomphe ?

RA : Aujourd’hui, un peu plus qu’avant, mais surtout parce que je parle de choses que j’ai déjà expérimentées. Par exemple si vous me parlez de Manon Lescaut que je n’ai jamais chantée, je ne peux décemment pas émettre de jugement.

RM : Pourtant dans un certain Rigoletto à La Scala, vous paraissiez un peu emprunté. Le rôle semblait trop lourd pour vous. Cela ne vous inspire pas quelques précautions dans l’opinion que vous vous portez ?

RA : C’est vrai que je n’étais pas à l’aise avec Riccardo Muti au pupitre. Il me dérangeait. J’ai fait deux DVD à La Scala, Traviata et Rigoletto. Dans ces deux enregistrements, je suis scéniquement coincé parce qu’il fallait constamment regarder le chef (ndlr : Riccardo Muti). Si vous ne le regardiez pas, il n’était plus avec vous et vous ne pouviez plus rien faire. Avec Muti, on n’est pas libre, on ne peut pas chanter. Aucun chanteur n’est jamais à l’aise avec Riccardo Muti. Ça fonctionne avec de jeunes chanteurs, parce qu’avec leur jeunesse et leur force, ils vont essayer de se dépasser. Mais avec l’expérience, on apprend à se reposer dans certains passages pour affronter plus facilement les suivants. On apprend à gérer la voix. Avec Muti, ce n’est jamais possible d’y arriver. Pour en revenir à ce Rigoletto, vous savez que j’ai toujours été vocalement généreux. Alors réécoutez-le et vous allez voir ce que je balance… Je m’étonne moi-même. Je me dis pourquoi autant. Je m’embarque là-dedans comme si c’était Otello !

RM : À propos, vous allez bientôt chanter ce rôle. Il ne vous fait pas peur ?

RA : Bien sûr. Tout me fait peur. Même Luis Mariano me fait peur. Mais c’est justement en prenant des risques qu’on surmonte ses peurs. Je considère cela comme une sorte de cure indispensable. En prenant des risques, je soigne mes peurs.

RM : C’est un opéra qui ne vous laisse pas trop respirer. À peine une minute après le début, vous êtes sollicité pour le « Esultate » que tous attendent…

RA : Oui, mais Aïda que je vais créer aux prochaines Chorégies d’Orange, c’est pire. Le « Celeste Aïda » est une autre paire de manches!

RM : Avec quelle Aïda ?

RA : Je crois que c’est Violetta Urmana (ndlr : le programme annonce pourtant le soprano noire américaine Indra Thomas). J’aurais préféré que ce fut avec Angela (ndlr : Gheorghiu, bien sûr!), mais elle pense que c’est un peu tôt pour aborder ce rôle. En réalité, elle peut le faire. Il faut aussi un chef qui écoute et entende les chanteurs. Aujourd’hui, on bombarde de tous côtés. Vous chantez L’Elisir d’Amore, on n’entend plus personne! Tout est devenu comme ça. C’est terrible! Je viens de chanter douze Pagliacci, et c’est comme cela que ça s’est passé. Mais en même temps, il faut le faire parce que ça permet de découvrir de nouvelles possibilités dans la voix. Autrement, la tendance vous mettra en retrait et ce sera vite trop tard.

RM : Andrea Bocelli disait aussi qu’il fallait chanter pendant que la voix était là, parce qu’après c’est trop tard ! C’est la raison pour laquelle il a enregistré différents opéras depuis longtemps. Ainsi, il a un Pagliacci en boîte chez Universal. Vous avez certainement entendu « son » Trouvère. Qu’en pensez-vous ?

RA : Oui. C’est pas mal! Mais je ne peux pas être bluffé par le micro. Ce que j’entends, ce n’est pas bon. Le type le fait, le public l’aime. Mais on ne peut pas dire que c’est bon. Pour moi, tous les ténors actuels sont meilleurs que lui. Mais ils n’ont pas sa réussite. Il a réussi grâce à une chanson sublime et qui a fait sa renommée, mais pour moi, dans Werther, par exemple, Ramon Vargas est dix fois meilleur que lui. Les gens, journalistes compris, vont dire que ce n’est pas mal. Soit, pour Bocelli. Mais que tout à coup, on démolisse Carlos Alvarez alors là, je dis non, je dis stop. Voilà. On va démolir Del Monaco dans le Trouvère, par contre Bocelli c’est pas mal. Non! Entendre des critiques musicaux analysant Giuseppe di Stefano dans Rigoletto et affirmant qu’aujourd’hui on ne chante plus comme ça…comme si c’était démodé. Non!

RM : Vous êtes encore à la mode, vous ne risquez donc rien !

RA : Il n’y a rien qui se démode plus vite que la mode. Je ne sais pas si je suis à la mode. Je crois que je tiens un peu la route et je sens que j’ai fait un bout de chemin. Même si cela devait s’arrêter aujourd’hui, je n’ai pas à me plaindre. Je crois que je laisserais quelque chose de pas trop mal. Personne ne peut faire du 100%, mais j’ai fait un bon 50%

RM : Aviez-vous dans l’idée de laisser quelque chose à l’édifice de l’opéra ?

RA : Non mais en même temps, plus on vieillit plus on y pense. C’est certain. Si le moment n’est pas encore venu de rendre les comptes, quand je me retourne (comme je viens de le faire en passant à une autre maison de disque), je m’aperçois que j’en ai fait pas mal. En étant dans la course, en regardant devant soi, on ne se rend pas toujours compte du chemin parcouru. C’est comme les rôles, j’ai l’impression de n’avoir rien chanté et quand je vois la liste… Les années passent et quand, tout à coup, on se voit à la télé : « Mince, c’est moi ça! ». On a pris un coup de vieux! Aujourd’hui, je suis plus serein, peut-être un peu plus philosophe. Je vois les choses avec plus de distance. Quand j’étais plus jeune, j’étais impétueux. Il fallait que ça bouge. Je ne pouvais pas rester trois jours sans rien faire. Dès qu’un chanteur manquait, j’étais là. Je remplaçais. Si j’avais chanté la veille, je n’avais aucun problème pour rechanter le jour d’après. Aujourd’hui, je ne le fais plus. Je n’ai plus ce plaisir. Maintenant, j’ai besoin de préparer mes rôles, de méditer, de penser, au besoin de me retrouver seul.

RM : Quelle pierre pensez-vous apporter au répertoire lyrique français, dont vous êtes devenu l’un des plus fervents défenseurs ?

RA : Le répertoire français avait surtout besoin de chanteurs français, avec de la diction. La façon de chanter était mièvre. On disait que c’était raffiné, mais c’était faux…

RM : Peu le chantaient et ce n’est pas Alfredo Kraus…

RA : Alors ça, cher Monsieur, merci. Vous êtes le premier à me dire ça. Pendant toutes mes études vocales, je n’ai fait qu’entendre que Kraus était le meilleur ténor chantant en français. Excusez-moi, mais il ne chantait pas en français! C’était un très grand artiste, un très grand technicien, mais le français… Moi, j’ai voulu chanter en français et ce que je chante aujourd’hui, c’est du français, pas du berrichon! Et si je devais être fier de quelque chose un jour, ce pourrait être de ça. Les « r » roulés, les liaisons abandonnées fausses, c’en est trop. Ces « toujours z’à toi » j’en ai entendu par milliers ou ces « astre puré charmant » sans la césure. C’était un souci que j’avais mais je suis content quand même parce que ça fait bouger les réalités du côté français. Mon rêve serait de chanter Pelléas. J’en ai marre d’entendre Pelléas chanté de la manière actuelle. Il faut lui donner de l’air, un coup de jeune, du tempérament. Cet opéra sublime prendrait une autre dimension, mais aujourd’hui, tout le monde s’y emmerde. Au bout de cinq minutes, on dort. Si on donnait du rythme au mot, ce serait tout autre chose…

RM : En dehors de Pelléas et des raisons qui vous poussent à désirer le chanter, quel serait le rôle que vous voudriez chanter et que vous ne pourrez jamais chanter ?

RA : Peut-être le répertoire rossinien. Un rôle de ténor comme ceux que chantent Juan Diego Florez par exemple. Pas le Barbier de Séville parce que je me chauffe souvent la voix avec cet opéra. Otello? j’aurais pu le faire. José Carreras l’a fait. Je pense à des rôles comme dans La Donna del Lago. En réalité, je pourrais chanter ces opéras. En travaillant. Parce que quand j’étudie la vocalise, elle me vient sans problèmes, mais c’est un travail. C’est ce que j’utilise quand je dois travailler un rôle aigu du répertoire. Mais, je ne veux pas rester dans ce registre parce que ce n’est dans ma nature vocale. Ce sont des rôles avec lesquels je risquerais d’abîmer ma voix. A chanter comme çà, combien de temps durerait-elle? Je peux chanter Don Ottavio du Don Giovanni de Mozart, mais je ne peux pas conserver cette voix trop longtemps pour ne pas nuire à ma nature vocale. Ma voix est plus ample, c’est le vrai lyrique, comme Beniamino Gigli, Enrico Caruso. Je chante les aigus parce que j’aime me dépasser. Comme quand je fais le contre mi-bémol de Lucia.

Crédits photographiques : © Gassian

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