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Débuts d’Annick Massis dans Lucia au Staatsoper

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Vienne, Staatsoper, 09-XII-05. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor drame tragique en 2 actes sur un livret de Salvatore Cammarano, d’après Walter Scott. Mise en scène : Boleslaw Barlog ; décors : Pantelis Dessylas ; costumes : Silvia Strahammer. Avec : Vladimir Moroz, Enrico ; Annick Massis, Lucia ; Neil Shicoff, Edgardo ; Dan Paul Dumitrescu, Raimondo ; Marian Talaba, Arturo ; Daniela Denschlag, Alisa ; Cosmin Ifrim, Normanno. Chœur du Staatsoper (chef de chœur : Ernst Dunshirn). Orchestre du Staatsoper, direction : Friedrich Haider.

Le chroniqueur de cette représentation se voit obligé de déplorer le sort que l’on fait subir aux œuvres du bel canto romantique. Certes on peut faire pire : nous avons entendu en octobre à Bratislava une Lucia défigurée, qui supprimait dès le lever de rideau le chœur des chasseurs! Deux heures plus tard, les spectateurs étaient dehors! De larges extraits de Lucia serait-on tenté d’écrire. Mais dans un théâtre de la réputation du Staatsoper, on pensait que certaines coupures seraient évitées.

L’Opéra de Zürich proposait bien, lui, il y a un an, le chef d’œuvre de Donizetti dans une version presque intégrale! A Vienne, c’est plus long qu’à Bratislava, certes, mais c’est, pour la durée, une Lucia telle qu’on la coupait dans les années 50 du siècle passé. Disparaissent la scène Lucia/Raimondo et le duo Edgardo/Enrico au début de l’acte II : 20 minutestombent sous les ciseaux du censeur. L’air d’entrée «La pietade in suo favore» est abrégé, tout comme «Quando, rapito in estasi». Raccourcis également «Se tradirmi tu potrai» ou la strette finale de l’acte I. Nous n’ennuierons pas le lecteur avec d’autres passages tronqués, ces exemples suffisent. Oserait-on faire subir le même sort à certains compositeurs considérés comme plus «sérieux» ? Les allergiques au bel canto applaudiront ; le public lambda n’y verra que du feu ; le passionné qui signe ces lignes se morfond.

La mise en scène est une reprise d’une production de 1978. Bien sûr tout théâtre, fût-il prestigieux, ne peut pas proposer que des productions nouvelles ou récentes. Si l’on joue tous les soirs, il faut bien sortir aussi les «anciennes» ; mais pour le coup cette Lucia commence à se faire vieille.

Pour ce qui est des décors et des costumes, aucune surprise, c’est bien l’Ecosse du XVIIe siècle. Pour ce qui est du jeu des artistes, s’en tirent ceux qui ont approfondi leur personnage dans d’autres occasions. Ainsi fait souffler un vent de fraîcheur dans cette production rouillée lorsqu’elle entre sur scène, car elle ne se contente pas d’entrer et de sortir ; elle incarne un personnage.

Nous savons que l’orchestre du Staatsoper ne répète pas ce genre de répertoire et a fortiori ne répète pas quand il s’agit d’une reprise. Et cela s’entend à certains décalages, fort heureusement limités car veille. Cependant le Philharmoniker reste le Philharmoniker quand on entend le soyeux du violoncelle solo dans la scène finale, ou le solo de harpe avant l’entrée de Lucia. Nous n’avons jamais entendu une cadence aussi longue ( en rajoute dans la virtuosité des arpèges) et aussi bien jouée que ce soir du 9 décembre.

Sur le plan vocal, la distribution est solide et le public a manifesté sa satisfaction aux différents saluts. Commençons par les trois rôles secondaires très bien chantés. Pas d’Arturo à la voix disgracieuse, d’Alisa trémulante ou de Normanno inaudible comme on les entend parfois quand ces rôles sont sacrifiés. , Daniela Denschlag et Cosmin Ifrim constituent une très bonne surprise.

Vladimir Moroz est un peu engoncé et statique. Dan Paul Dumitrescu chante un Raimondo noble, sans excès inutiles. a ses fans dans le public, cela s’entend, mais aussi ses détracteurs. A son actif, son engagement, son implication et une voix encore imposante. Mais il faut admettre qu’il a les défauts de ses qualités : une façon de faire un sort à certaines notes, des aigus indurés, une accentuation de l’italien parfois curieuse quand le mot n’est pas carrément déformé («trema» devient «tremê»). A plusieurs reprises le chef est obligé de recaler l’orchestre sur le tempo du ténor.

Mais avec les coupures pratiquées, on a l’impression que ces chanteurs ne font que passer, leur rôle devient moins consistant. Seul le rôle de Lucia reste, par son temps de présence sur scène, développé et éprouvant pour toute titulaire du rôle. Il faut garder son énergie jusqu’à la dernière minute de la longue scène de la folie, alors que l’acte I demande déjà beaucoup à la soprano. n’a pas déçu dans ses débuts au Staatsoper. Musicalité sans faille, douceur du timbre, phrasé soigné, aigus assurés, sa Lucia nous touche et nous émeut.

Nous regrettons d’autant plus d’avoir à souffrir ces coupes sombres. Mais tant que Donizetti sera considéré comme un compositeur de deuxième rang…

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Vienne, Staatsoper, 09-XII-05. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor drame tragique en 2 actes sur un livret de Salvatore Cammarano, d’après Walter Scott. Mise en scène : Boleslaw Barlog ; décors : Pantelis Dessylas ; costumes : Silvia Strahammer. Avec : Vladimir Moroz, Enrico ; Annick Massis, Lucia ; Neil Shicoff, Edgardo ; Dan Paul Dumitrescu, Raimondo ; Marian Talaba, Arturo ; Daniela Denschlag, Alisa ; Cosmin Ifrim, Normanno. Chœur du Staatsoper (chef de chœur : Ernst Dunshirn). Orchestre du Staatsoper, direction : Friedrich Haider.

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