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Captain Judd à la tête des Gurrelieder

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Lille, Nouveau Siècle. 12-I-2006. Arnold Schœnberg (1874-1951) : Gurre-Lieder. Avec : Hillevi Martinpelto, Tove ; Stephen O’Mara, Waldemar ; Dagmar Peckova, Waldtaube ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Klaus ; Eike Wilm Schulte, Bauer et Sprecher. London Symphony Chorus (chef de chœur : Joseph Cullen), Chœur régional Nord/Pas-de-Calais (chef de chœur : Eric Deltour), Assistant et chef de chant : Nicolas Krüger, Orchestre National de Lille, direction : James Judd.

Après la venue de Vadim Repin en décembre, janvier est encore une période de cadeaux à Lille, où l’Orchestre National fête ce mois-ci ses trente ans en offrant de superbes concerts au public et en faisant un magnifique présent à , son premier chef invité, en lui permettant de diriger une œuvre jubilatoire, dont les proportions babyloniennes rendent les exécutions aussi rares que chères.

L’effectif nécessaire à cette œuvre mi-oratorio mi-opéra est colossal : un orchestre d’environ cent quarante musiciens (8 flûtes, 7 clarinettes, 11 cors, 12 contrebasses, 7 trompettes et trombones, des violons par dizaines, …), un chœur de deux cents personnes, dont les dames ne sont là que pour les quelques minutes de fin, les Gurre-Lieder ont des proportions démesurées, reflet d’une époque finissante, l’œuvre fut créée en 1911, où les questions budgétaires étaient de peu de poids. Les Gurre-Lieder semblent être aussi jouissifs à diriger (mettre de telles masses en œuvre doit provoquer des sentiments grisants chez le chef), que difficiles à maîtriser (malgré les effectifs colossaux, beaucoup de pages sont à traiter avec finesse, et la mise en place doit être parfaite).

Le reproche qu’on pourra faire à à l’issue de ce concert est d’avoir un peu trop privilégié son plaisir « symphonique », dirigeant avec une ampleur et une générosité formidables et déclenchant une véritable orgie sonore, mais d’avoir un peu trop négligé la clarté en couvrant trop souvent les solistes sous les déluges de décibels d’un orchestre rutilant. Bien sûr, il est impossible d’avoir en salle le même niveau de détails qu’au disque, où chaque soliste chante devant son micro et où les ingénieurs peuvent d’un coup de potentiomètre suppléer à n’importe quelle faiblesse. Au concert, l’équilibre est beaucoup plus délicat à trouver et, Dieu étant du côté des gros bataillons, il est logique qu’une voix seule ait du mal à lutter face à un orchestre déchaîné, mais durant cette exécution, en première partie surtout, trop souvent les chanteurs étaient à peu près inaudibles. Ce problème d’équilibre était d’autant plus gênant que deux des solistes de ce premier volet ne brillaient pas par leur capacité à augmenter le volume. Remplaçant souffrant, Stephen O’Mara dans la très éprouvante partie de Waldemar ne se distingue que par sa capacité à aller jusqu’au bout, chantant sans trop d’implication d’une voix solide mais terne et trémulante, manquant de projection, d’héroïsme, de virilité, …

Hillevi Martinpelto en Tove est la plus écrasée par l’orchestre, difficile d’évoquer sa prestation car on ne l’entend que par intermittence : de temps en temps, on discerne quelques beaux aigus.

Heureusement, les autres solistes sont bien plus passionnants, à commencer par Dagmar Peckova qui dispense dans le magnifiquelied du ramier un chant puissant et fascinant, pas toujours très stylé (poitrinage et vibrato un peu excessifs) mais généreux et plein de lyrisme, et ses graves de velours font un très bel effet. Le rôle du bouffon Klaus est tenu par le ténor qui fait très bonne figure : son timbre n’est pas des plus séduisants, mais il se distingue par sa justesse et par une projection exemplaire, sa voix ayant un impact remarquable. Enfin, le narrateur , par son talent de conteur et de diseur, alternant chuchotement et rugissement, nous procure l’épisode le plus marquant et le plus vrai de ce concert, en nous décrivant une Chasse sauvage du vent d’été plus vraie que nature, d’une précision et d’un réalisme saisissants, surmontant la barrière de la langue pour s’adresser directement au cœur de chaque auditeur.

Orchestralement on l’a dit, ce fut somptueux, l’ONL très renforcé pour l’occasion, se montrant brillant et concerné, et à part quelques petits accrocs mineurs réalisant une prestation de toute beauté. James Judd tient ses troupes avec une autorité impressionnante, et dirige avec souffle et puissance : il mène le Prélude avec un luxe de détails, impose un climat de tendresse et d’émotion dans le Chant du ramier et mène le gigantesque Chœur des vassaux avec une maîtrise confondante. Après la pause, il semble avoir pris conscience des problèmes de projection de ses solistes et a dirigé sensiblement moins fort, les dernières parties étant il est vrai un peu plus aérées du point de vue orchestral.

Extrait de la partition manuscrite du Chant du ramier. Crédit photographique : © Arnold Schönberg Center/Universal Editions, Vienne

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Lille, Nouveau Siècle. 12-I-2006. Arnold Schœnberg (1874-1951) : Gurre-Lieder. Avec : Hillevi Martinpelto, Tove ; Stephen O’Mara, Waldemar ; Dagmar Peckova, Waldtaube ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Klaus ; Eike Wilm Schulte, Bauer et Sprecher. London Symphony Chorus (chef de chœur : Joseph Cullen), Chœur régional Nord/Pas-de-Calais (chef de chœur : Eric Deltour), Assistant et chef de chant : Nicolas Krüger, Orchestre National de Lille, direction : James Judd.

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