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Galilée ressuscité

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Genève. Grand-Théâtre. 25-I-2006. Michael Jarrell (né en 1958) : Galilée. Opéra en 12 scènes sur un livret du compositeur d’après La Vie de Galilée de Bertold Brecht. Mise en scène : Nicolas Brieger ; Décors : Hermann Feuchter ; Costumes : Jorge Jara ; Lumières : Wolfgang Göbbel. Avec Claudio Otelli, Galilée ; Peter Bording, Andrea Sarti ; Julian Taufmann, Andrea Sarti (enfant) ; Hanna Schaer, Madame Sarti ; Elzbieta Szmytka, Virginia ; Ulfried Haselsteiner, Ludovico ; Peter Kennel, L’Inquisiteur ; Adrian Thompson, Le Mathématicien / Le Cardinal Bellarmin ; Nicolas Garrett, Sagredo/Federzoni ; Hans-Jürg Rickenbacher, Le Petit Moine ; Claude Darbellay, Le Curateur/Monsieur Gaffone ; Otto Katzameier, Le Cardinal Barberini/Le Pape ; Alexander Anisimov, Le Très Vieux Cardinal ; Gilles Tschudi, Un Individu ; Dimitri Tikhonov, 1er Conseiller ; Wolfgang Barta, Un Moine ; Nicolas Carré, L’Astronome ; Bisser Terzyiski, Le Philosophe ; Lyonel Grélaz, Un Gros Prélat ; Tanja Ristanovic, Une Femme/La Dame d’Honneur ; Matthieu Laguerre, 2e Conseiller/1er Secrétaire ; Romaric Braun, 2e Secrétaire ; Vincent Serez, Cosme ; Benjamin Seyfert, Cosme (enfant) ; Gilles Stuby, Clavius ; Daniel Kinzer, Le Maréchal de la Cour/Un Haut Fonctionnaire ; Phillip Gasper, Un Fonctionnaire ; Slobodan Stankovic, Le Paysan. Chœur du Grand-Théâtre (Chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Pascal Rophé.

galilee_gtg_2006-300x456Galilée de

Trente-cinq personnages se succédant sur la scène pendant quelque deux heures qui séparent l’arrivée de Galilée, nu, sortant du bain, pris par la fièvre de la découverte, jusqu’au moment où, aveugle et misérable, attablé à sa soupe du soir, il attend sa fin. Trente-cinq personnages mis en scène d’évidente façon, comme dans un film. Le film des trente dernières années de la vie du savant. Parce que le découpage de la pièce de Bertold Brecht s’inscrit dans une logique parfaite, parce que la lecture scénique qu’en fait le metteur en scène est d’une rare lucidité, l’opéra du genevois s’inscrit comme une œuvre majeure de l’art lyrique contemporain. Derrière cette réussite, le résultat de deux mois d’intenses répétitions.

Sans chercher à se situer en marge en se projetant dans la rupture totale avec les canons de la musique, la démarche du compositeur se contient dans des sons et des rythmes proches de ceux qui nous entourent dans la vie quotidienne. Ainsi le chant se mêle aux dialogues parlés comme une cuisine de conversations qui s’élèvent dans une sorte de brouhaha musical organisé à la fois déroutant et subliminal. Procédant par touches orchestrales, la musique de Michael Jarrell tend plus à souligner l’intention des mots qu’à accompagner la prosodie. Fervent utilisateur des percussions, les sons des musiques de Michael Jarrell entrechoquent les voix, percutent les syllabes comme pour en marteler le sens. Le chef , rompu à l’exercice de la musique contemporaine, dirige un , souvent trop timide, semblant décontenancé par les effets sonores de cette musique. Une prestation quelque peu diaphane qu’on aurait aimé plus présente, les voix couvrant souvent une partition orchestrale recherchée et sophistiquée.

On sait que la réussite d’un spectacle d’opéra passe par la potentialisation de multiples facteurs (décors, mise en scène, éclairages, chanteurs, etc. ). Rares sont les productions qui peuvent se vanter de réunir tous ces ingrédients. Ici, malgré l’évidente difficulté d’assimilation d’une musique contemporaine aux dissonances impromptues, la symbiose entre le théâtre et la musique s’avère parfaitement aboutie. Plus encore que l’excellence de la direction scénique de , le spectacle genevois jouit d’une direction d’acteurs remarquable. Chaque personnage (et ils sont nombreux) est parfaitement caractérisé dans ses gestes et ses attitudes. Tout est si bien conté qu’il est quasiment superflu de lire les surtitres de cet opéra chanté en allemand (pourquoi n’avoir pas poussé la recherche de l’authenticité en usant de la langue italienne ?).

Autre réussite : le décor (Hermann Feuchter) participe activement à l’action scénique. Une paroi semi-circulaire occupant toute la scène est couverte de formules mathématiques. Devant ce mur, un cylindre recouvert des fresques de Michel-Ange s’ouvre ou se referme en fonction des décisions qui sont prises au sujet de Galilée. Ne pouvant pénétrer ce temple décisionnel, Galilée se retrouve en impuissant prisonnier extérieur de cette tour éclatée. Il occupe donc le devant de la scène, passant rapidement d’un côté à l’autre, esclave du temps qui passe trop vite. L’esprit constamment en bouillonnement, soucieux de ne pas perdre les fulgurances de ses découvertes, il écrit ses formules sur le sol quand le chemin jusqu’à son tableau noir lui semble trop éloigné.

Pratiquement sur scène tout au long de l’opéra, le rôle-titre ne pouvait être distribué qu’à une grande pointure de l’art lyrique. On ne pouvait imaginer meilleur interprète que l’athlétique dont la prestance n’a d’égal que sa puissance vocale. Admirable acteur, il montre un Galilée dans la force de l’âge qui peu à peu s’amenuise, vaincu par la honte de l’abjuration de ses découvertes et par la cécité qui le gagne. À ses côtés, la soprano polonaise Elzbieta Szmytka, (Virginia) dotée d’une partition plus traditionnellement lyrique campe la fille de Galilée avec une voix qui s’est bonifiée au cours des ans. (On est loin de sa « jolie » Ännchen (Der Freischütz) qu’elle chantait sur cette même scène lors de la saison 1987-1988!). L’intelligente écriture musicale de Michael Jarrell ne pouvait imaginer un inquisiteur dans la tradition verdienne, c’est-à-dire avec une voix de basse. Aussi la fourberie de ce personnage s’illustre dans une voix mixte oscillant entre le fausset d’une voix de tête et le grave d’une voix de poitrine. À cet exercice périlleux, le contre-ténor Peter Kennel, (L’Inquisiteur) est parfait.

La scénographie n’aurait pas cette efficacité théâtrale sans les superbes éclairages de Wolfgang Göbbel, un maître en la matière. Admirables contrastes lumineux dans la scène de la raillerie des moines et des savants massés sur une estrade hélicoïdale, sortes de zombies noirs et fluorescents s’agitant en chuchotements continus aux explications savantes de Galilée.

Avec ses certitudes scientifiques qui s’opposent à son ambivalence d’homme, Galilée est le parfait héros d’opéra. Sans jamais se départir de la douleur de cet homme face à sa lâcheté de l’abjuration de ses découvertes au seul motif de sauver sa peau, Michael Jarrell le ressuscite avec une très belle humanité.

Prochaines représentations : les 2 et 4 février 2006

Crédit photographique : (c) GTG/Mario del Curto

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Genève. Grand-Théâtre. 25-I-2006. Michael Jarrell (né en 1958) : Galilée. Opéra en 12 scènes sur un livret du compositeur d’après La Vie de Galilée de Bertold Brecht. Mise en scène : Nicolas Brieger ; Décors : Hermann Feuchter ; Costumes : Jorge Jara ; Lumières : Wolfgang Göbbel. Avec Claudio Otelli, Galilée ; Peter Bording, Andrea Sarti ; Julian Taufmann, Andrea Sarti (enfant) ; Hanna Schaer, Madame Sarti ; Elzbieta Szmytka, Virginia ; Ulfried Haselsteiner, Ludovico ; Peter Kennel, L’Inquisiteur ; Adrian Thompson, Le Mathématicien / Le Cardinal Bellarmin ; Nicolas Garrett, Sagredo/Federzoni ; Hans-Jürg Rickenbacher, Le Petit Moine ; Claude Darbellay, Le Curateur/Monsieur Gaffone ; Otto Katzameier, Le Cardinal Barberini/Le Pape ; Alexander Anisimov, Le Très Vieux Cardinal ; Gilles Tschudi, Un Individu ; Dimitri Tikhonov, 1er Conseiller ; Wolfgang Barta, Un Moine ; Nicolas Carré, L’Astronome ; Bisser Terzyiski, Le Philosophe ; Lyonel Grélaz, Un Gros Prélat ; Tanja Ristanovic, Une Femme/La Dame d’Honneur ; Matthieu Laguerre, 2e Conseiller/1er Secrétaire ; Romaric Braun, 2e Secrétaire ; Vincent Serez, Cosme ; Benjamin Seyfert, Cosme (enfant) ; Gilles Stuby, Clavius ; Daniel Kinzer, Le Maréchal de la Cour/Un Haut Fonctionnaire ; Phillip Gasper, Un Fonctionnaire ; Slobodan Stankovic, Le Paysan. Chœur du Grand-Théâtre (Chef de chœur : Ching-Lien Wu). Orchestre de la Suisse Romande. Direction musicale : Pascal Rophé.

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