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Grandeur et douceur russes

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Paris, Théâtre des Champs-Élysées. 26-I-2006. Henri Dutilleux (né en 1916) : Timbres, Espace, Mouvement ou « La Nuit étoilée » ; Serge Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op. 16 ; Modest Moussorgsky (1839-1881) : Les Tableaux d’une exposition (orchestration de Maurice Ravel). Boris Berezovsky, piano ; Orchestre National de France, direction : Jukka-Pekka Saraste.

L’âme russe de

Sous l’œil bienveillant et contemplatif d’Henri Dutilleux, dont nous fêtons actuellement l’anniversaire de ses quatre-vingt dix ans, la baguette précise et dynamique de a ouvert cette soirée – qui se confirmera être charmante – par une des œuvres phares du maître français, Timbre, Espace, mouvement ou La Nuit étoilée, inspirée par la vision du célèbre tableau du même nom de Van Gogh, pris comme seul point de départ à une démarche compositionnelle et inventive et non comme sujet premier. Par un geste léger et aérien, le chef danois a su investir l’œuvre pour en proposer un prolongement poétique et onirique à l’œuvre picturale. Peintre du son, Saraste a dévoilé une palette mystérieuse d’une luminosité miroitante suscitant une sensation tantôt de mobile immobilité, tantôt d’immobilité mobile révélatrice à merveille de la pensée spatio-temporelle d’Henry Dutilleux. Pensée originale qui lui vaut sans doute tous les honneurs et une place toute particulière dans le cœur des mélomanes. N’est-il pas l’un des compositeurs, si ce n’est « le » compositeur français de notre époque le mieux compris, qui réunit toutes les tendances grâce à cette indépendance propre placée sous le sceau de la délicatesse?

Plongés dans cette sorte de spatialité lointaine, c’est avec une certaine curiosité que nous avons accueilli une silhouette majestueuse à l’allure simple et touchante. D’emblée, Berezovsky a donné le ton en caressant notre oreille avec une délicatesse peu commune et si envoûtante. Prokofiev, dîtes-vous ? Ne serait-il pas, au même titre que Béla Bartok, compositeur d’un toucher percussif et percutant, celui d’une esthétique nouvelle qui révèle les aspects moins intimistes du piano, celui qui surprend l’oreille et la déstabilise à son plus grand plaisir en lui proposant une sonorité plus « primaire » ? Evidemment. Et pourtant… Berezovsky ne s’est pas limité à cette vision si commune, et néanmoins justifiée, du colosse russe. Avec une rare aisance, il a dévoilé tous les aspects du compositeur pour laisser transparaître une personnalité qui incarne l’âme russe dans toute sa splendeur et toute sa grandeur, dans toute sa tendre mélancolie et toute son audacieuse rudesse. Seul un grand pianiste russe était peut-être capable de toucher avec autant de justesse à l’essence musicale de son pays et à toute sa complexité intime. Et quel résultat ! Jamais ce Concerto n°2 n’est apparu aussi inventif et empli d’une profondeur si troublante. Certes, la surprise fut grande au regard des souvenirs que nous avions de Prokofiev interprétant lui-même cette œuvre avec « un toucher dur, sec et insupportable » ce qui avait entraîné, lors de sa création, le départ de bon nombre de spectateurs, choqués par la provocation du pianiste. « Que le diable emporte cette musique futuriste! Nous voulons écouter quelque chose d’agréable. Nos chats font la même musique à la maison! », tels furent les mots entendus ce 5 septembre 1913. Effectivement. A l’image d’un chat aux pattes de velours effleurant les touches, Berezovsky a entraîné l’auditoire, dès les premières notes du thème, dans un univers d’une douceur spécifiquement slave, nostalgique, voire quasi-mystique et pourtant tellement sensuelle. Tantôt emprunt d’un lyrisme sombre et tourmenté, d’une virtuosité fulgurante et tumultueuse, d’un humour véhément ou d’une tristesse déchirante, ce concerto a été offert au public parisien dans toute sa splendeur par la vision claire et sensible d’un artiste original dont le geste musical a suivi instinctivement et naturellement l’intimité du compositeur pour n’en révéler que l’essence même, telle une confidence tendre et étincelante. Une lecture nouvelle et d’une justesse déconcertante d’une œuvre athlétique et redoutable qui ne peut que susciter le désir intense de suivre , principalement dans ses diverses interprétations de Sergeï Rachmaninov (lire la chronique de notre collaborateur Christophe Le Gall) que nous imaginons lumineuses d’intelligence, d’une sensibilité à fleur de peau, tellement russes et tellement merveilleuses… Un délice qu’il nous tarde de déguster.

Pour clore ce concert, c’est avec une poigne rigoureuse et efficace que Saraste a mené l’, décidément exceptionnel, tout au long des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky dans la traditionnelle version de Maurice Ravel afin de brosser des images contrastées aux contours bien dessinés. Parcourant l’œuvre sous des éclairages les plus opposés, le chef danois a su rendre avec élégance et fermeté les diverses facettes de ces Tableaux. Parfois démoniaque et inquiétant sous le costume du Gnomus, nostalgique et élégiaque selon les diverses Promenade(s), drôle et espiègle lors du Ballet des poussins, ironique et arrogant dans les peaux de Samuel Goldenberg et Schmuyle ou encore sombre et frémissant dans le gouffre des Catacombes, n’a cessé de surprendre et de retenir l’attention de l’auditoire jusqu’à la note ultime. D’instinct, il s’est attaché à diversifier les effets d’une manière spontanée, contrastée et néanmoins homogène à notre plus grand plaisir.

Une soirée inattendue et déroutante dans une Russie au combien grande et merveilleuse, parcourue pas à pas au gré de tous les méandres de ses âmes tourmentées, puissantes pourtant si tendres… L’image de la Russie éternelle, avec ses troubles, ses complexités, sa profondeur et ses richesses dont la musique est, et restera, le plus intime et le plus fidèle moyen d’expression.

Ce concert sera diffusé le lundi 13 février à 20h sur France Musiques.

Crédit photgraphique : © Richard Payne

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Paris, Théâtre des Champs-Élysées. 26-I-2006. Henri Dutilleux (né en 1916) : Timbres, Espace, Mouvement ou « La Nuit étoilée » ; Serge Prokofiev (1891-1953) : Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op. 16 ; Modest Moussorgsky (1839-1881) : Les Tableaux d’une exposition (orchestration de Maurice Ravel). Boris Berezovsky, piano ; Orchestre National de France, direction : Jukka-Pekka Saraste.

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