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Callirhoé sans émotion

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Montpellier. Opéra Comédie. 2-II-2006. André Cardinal Destouches (1672-1749) : Callirhoé, opéra en 5 actes et un prologue sur un livret de Pierre-Charles Roy. Mise en scène : René Kœring ; décors et vidéo : René Kœring /Jérôme Bosc/Virgile Kœring ; costumes : Giusti Giustino ; lumières : Patrick Méeüs. Avec : Stéphanie d’Oustrac, Callirhoé ; Cyril Auvity, Agénor ; João Fernandes, Corésus ; Ingrid Perruche, la Reine ; Renaud Delaigue, le Ministre ; Stéphanie Revidat, une Princesse de Calydon/une bergère ; Chœurs et chœurs supplémentaires de l’Opéra National de Montpellier (chef des chœurs : Noëlle Geny), le Concert spirituel, direction : Hervé Niquet.

Compositeur peu connu de nos jours, s’était pourtant taillé une part de choix dans la scène musicale de son époque. Il étudie auprès de Campra et met la main au grand opéra-ballet de ce dernier, L’Europe Galante. Dès lors, les succès s’enchaînent : Issé – à propos de laquelle Louis XIV aurait déclaré qu’aucune musique ne lui avait procuré autant de plaisir depuis Lully -, Amadis de Grèce en 1699, Omphale en 1701, Le Carnaval de la Folie en 1703, etc. Destouches abandonne un temps l’opéra, puis y revient en 1712 et triomphe alors avec Callirhoé. Sa tragédie lyrique, construite sur le plus pur modèle lulliste avec un prologue et cinq actes, le place au niveau des plus grands de ses contemporains, Delalande, Campra et bien sûr Rameau. Elle est régulièrement reprise jusqu’en 1743, lorsque Destouches la remanie, puis encore une trentaine d’années avant de sombrer dans l’oubli.

Le sujet de Callirhoé provient des Archaïques de Pausanias. Callirhoé est la fille de la reine de Calydon. Elle aime Agénor, qu’elle croit mort au combat et se prépare à épouser Corésus, grand-prêtre de Bacchus. Mais Agénor est de retour. Callirhoé veut tout de même accomplir son devoir mais s’évanouit au cours de la cérémonie du mariage, lorsqu’elle aperçoit son amant. Lorsque Corésus démasque les amants il fait mettre la ville à feu et à sang. La reine consulte l’oracle pour savoir comment rétablir la paix. La paix ne pourra revenir qu’au prix du sang de Callirhoé ou de celui d’un amant qui s’offrira à sa place. Agénor et Callirhoé veulent mourir, chacun pour sauver l’autre. Voyant cela c’est Corésus qui s’immole.

C’est qui a exhumé la pièce et l’a jouée l’an dernier à Beaune, puis à Versailles, en version de concert. On apprécie son choix de reprendre la version de 1743 (et non celle de 1712). En effet, Destouches avait alors retouché sa pièce en supprimant des couplets et des airs, en écourtant les récitatifs pour éviter des longueurs. Enfin, il avait retravaillé les enchaînements harmoniques afin d’obtenir cette plus grande harmonie tonale qu’aime cette période, dans l’esprit de Rameau. ne joue pas le prologue ni les danses des intermèdes et opère encore quelques coupes mais sans sacrifier la compréhension ni l’enchaînement logique des scènes. Il s’agit donc d’un beau travail de réhabilitation d’une pièce de premier intérêt par , qui a permis ces dernières années de redécouvrir des partitions peu connues de Desmarets, Charpentier et de nombreuses autres œuvres baroques. Le livret se démarque de ceux par trop conventionnels et mièvres de nombreuses œuvres de cette période, le traitement de l’intrigue est alerte et la fin très efficace sur le plan théâtral.

Malgré des attaques pas toujours très homogènes, l’orchestre n’a plus à faire la preuve de sa maîtrise des instruments anciens, on remarque en particulier le théorbe de ou le clavecin, avec Elisabeth Geiger en continuo et lorsqu’il ne dirige pas. Également remarquables étaient les instruments à vent, en particulier lorsqu’ils viennent souligner le monologue de Callirhoé à l’acte IV.

La distribution est un peu différente de celle du festival de Beaune. Stéphanie d’Oustrac reprend le rôle de Callirhoé, reste Agénor et passe du rôle du ministre à celui de Corésus. Stéphanie d’Oustrac s’affirme dans une tessiture pourtant difficile, avec en particulier ses monologues « O nuit témoin de mes soupirs secrets » et « Coulez mes pleurs » où se manifestent sa très belle diction et sa puissance d’émission – même si on a pu préférer la jeune chanteuse en Phèdre, en Didon ou en Périchole. Comme dans la recréation en version de concert, se sort admirablement d’un rôle aigu et offre un très beau « Espoir, revenez dans mon âme ». est un très solide Corésus, au phrasé de baryton clair et élégant, tout au long de la soirée. Il triomphe à la plupart de ses apparitions, citons seulement la scène de sa vengeance ou la scène finale qu’il conclut presque a capella. Les chœurs, gâtés par Destouches, sont très bons. Et c’est Stéphanie Revidat qui offre un des plus jolis moments de la soirée, avec ses deux petits rôles de Princesse de Calydon et de bergère. Sa voix peut-être moins puissante que l’ensemble des chanteurs, mais se dégage par sa fraîcheur, la subtilité avec laquelle elle chante chaque note. Son timbre chaud et doux apporte un peu de paix parmi une mise en scène glauque et violente. Elle pousse le tour de force jusqu’à parvenir à être la seule de la distribution à ne pas être affublée de costumes ridicules!

Car on en vient à se demander s’il était bien nécessaire de monter l’opéra après sa version de concert. La mise en scène, pseudo-intellectuelle, affirme vouloir retrouver « une certaine dignité ». On se demande laquelle. La violence le dispute à la bêtise. La fureur de Corésus est illustrée (quel didactisme! au moins le spectateur aura bien compris…) lorsqu’il lacère une femme sous les éclairs des stroboscopes (oui, on pense à une chanson mais ce n’est pas un air d’opéra mais de la variété des années 90). Les costumes hésitent entre Tigre et Dragon (pour ne pas dire Bioman) et Star Wars : mais pourquoi les prêtres de Corésus ressemblent-ils à Dark Maul? Callirhoé à Padmé Amidala? et que dire du pauvre Agénor, avec ses habits fluos de samouraï et ses semelles compensées? Cette mise en scène confère à l’œuvre une désespérante froideur. Froideur que peine à conjurer la scène champêtre du quatrième acte. On attend donc plutôt l’enregistrement et la suite du programme baroque concocté par Hervé Niquet.

Crédit photographique : © Marc Ginot / Opéra National de Montpellier

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Montpellier. Opéra Comédie. 2-II-2006. André Cardinal Destouches (1672-1749) : Callirhoé, opéra en 5 actes et un prologue sur un livret de Pierre-Charles Roy. Mise en scène : René Kœring ; décors et vidéo : René Kœring /Jérôme Bosc/Virgile Kœring ; costumes : Giusti Giustino ; lumières : Patrick Méeüs. Avec : Stéphanie d’Oustrac, Callirhoé ; Cyril Auvity, Agénor ; João Fernandes, Corésus ; Ingrid Perruche, la Reine ; Renaud Delaigue, le Ministre ; Stéphanie Revidat, une Princesse de Calydon/une bergère ; Chœurs et chœurs supplémentaires de l’Opéra National de Montpellier (chef des chœurs : Noëlle Geny), le Concert spirituel, direction : Hervé Niquet.

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