La musique dans les camps de la mort

La Scène, Musique de chambre et récital, Spectacles divers

Paris, Théâtre du Renard. 24-II-2006. Le Block 15, d’après l’histoire vraie d’Anita Lasker-Wallfisch et de Simon Laks, musiciens dans les orchestres de Birkenau et Auschwitz II. Fritz Kreisler (1875-1962) : Liebesfreude ; Franz Liszt (1811-1886) : Danse Macabre (extrait) ; Jean-Sébastien Bach (1685- 1750) : Gigue de la première suite ; Olivier Greif (1950-2000) : Sonate de guerre (extrait) et Sonate de requiem (extrait) ; Pascal Amoyel (né en 1971) : Itinérance ; Simon Laks (1901-1983) : Sonate pour violoncelle et piano (extrait) ; Ernest Bloch (1880- 1959) : Chanson juive ; Frédéric Chopin (1810 -1849) : Nocturne en ut dièse mineur ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Feuillet d’album op. 45 ; Olivier Messiaen (1908–1992) : Quatuor pour la fin du Temps (Louange à l’Eternité de Jésus). Emmanuelle Bertrand, violoncelle ; Pascal Amoyel, piano. Mise en scène : Jean Piat ; Sébastien Fromont, création lumières ; Christian Fromont, coaching. Production JMF, les Jeunesses Musicales de France

Le block 15 « la musique en résistance »

et nous reconstituent le témoignage de deux musiciens rescapés des camps de la mort : Anita Lasker-Wallfish, violoncelliste dans l’orchestre des femmes, et , compositeur qui dirigea l’orchestre des hommes dans le camp de concentration d’Auschwitz II de 1942 à 1944. Le spectacle commence par la voix-off du comédien et metteur en scène « …La musique, telle une lumière dans le deuil, apporte la preuve qu’elle peut parfois éloigner l’horreur et la mort. »

La mise en scène est très sobre et vise le dépouillement. À partir des écrits d’Anita Lasker-Wallfish et de , et , vêtus de noir et pieds nus, racontent leur incroyable histoire où, grâce à la musique, ils ont pu échapper au sort de leurs semblables non-musiciens. L’incompréhension d’abord, pourquoi les nazis ont-ils mis en place des orchestres dans les camps de la mort, comment la musique a-t-elle pu s’organiser dans ses lieux au côté de l’humiliation, de la faim, de la douleur, de la mort? Comment des officiers nazis pouvaient-ils pleurer d’émotion à l’écoute de la musique et procéder à des massacres?

Tel officier demandant à l’orchestre de jouer en cachette de la musique juive, qu’il affectionne particulièrement, Simon Laks racontant ce Noël 1943 où l’orchestre doit jouer des chants de Noël allemands aux femmes : elles pleurent et demandent la cessation de cette insupportable musique qui vient les narguer dans leurs souffrances. Puis il y a Alma Rosé, fille d’Arnold Rosé, premier violon du philharmonique de Vienne et de Justine Mahler, sœur de qui dirigea l’orchestre des femmes de 1943 à sa mort en avril 1944 dans les camps. Elle hésita à prendre Anita Lasker-Wallfish dans l’orchestre et l’admit finalement par compassion. Alma Rosé dirigea d’une main de fer les musiciennes, leur imposant un travail acharné pour une musique d’excellence. Elle arrivait même à exiger le respect aux officiers allemands, interrompant la musique si l’écoute n’était pas suffisante. Mais c’est la musique aussi qui raconte l’espoir et la désespérance ; le choix des compositeurs vient illustrer le récit. Le Liebesfreude de Kreisler est adapté pour piano et violoncelle, qui le rend plus nostalgique, il introduit et clôt le spectacle. , né à Vienne, fuyant l’Autriche et l’Allemagne nazies, se réfugia d’abord en France, puis aux Etats-Unis.

Pascal Amoyel, magnifique interprète de Liszt, Chopin et Scriabine, exécute avec brio la Danse Macabre du premier, le Nocturne en ut dièse du second et le Feuillet d’album du troisième. Un hommage est rendu à avec l’exécution de deux sonates : Sonate de Guerre (piano) et Sonate de Requiem (violoncelle et piano). était le fils d’un survivant d’Auschwitz, d’origine polonaise, et son œuvre est marquée par ce drame (comme en témoigne sa Symphonie n°1 pour voix et orchestre, sur des poèmes de Paul Celan, autre survivant des camps de la mort). Pascal Amoyel avait d’ailleurs collaboré avec Olivier Greif pour l’enregistrement de sa Sonate de Guerre.

Emmanuelle Bertrand interprète Itinérance, une composition brillante et émouvante écrite pour elle par Pascal Amoyel. L’artiste se replace dans la peau d’Anita jouant – pour intégrer l’orchestre du camps – la Gigue de la Suite n°1 de Bach après avoir été par la contrainte éloignée de son instrument pendant 2 ans.

La plupart des compositions de Simon Laks ont été détruites pendant la guerre ; cette Sonate pour violoncelle et piano a été préservée, l’émotion est d’autant plus grande. Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel ont déjà exploré le répertoire d’ (CD Harmundia Mundi, Suites pour violoncelle), cetteChanson juive nous renvoie à la simplicité et au souvenir des principales victimes des camps. Le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen fut composé non en camps de concentration mais dans un camps de travail. Le violoncelle prévu pour la création en 1941 n’avait que trois cordes… Ce duo est un grand moment d’émotion, de respect et d’intelligence, l’interprétation dramatique d’Emmanuelle Bertrand et de Pascal Amoyel est juste, et l’émotion musicale de très grande qualité est à la hauteur de leur réputation.

A voir :
Vendredi 24 mars 2006 à Savigny sur Orge (91) Salle des fêtes / billetterie : 01 69 54 40 70

Le Block 15 sera en tournée dans le réseau JMF pour la saison 2006/2007

En savoir plus :
La vérité en héritage, la violoncelliste d’Auschwitz. Anita Lasker-Wallfisch. Albin Michel. 235 pages. 15€. N°ISBN 2226104623. Dépôt légal : 1999
Mélodies d’Auschwitz. Simon Laks. Edition du Cerf. 166 pages. 19€. N°ISBN 2204076066. Dépôt légal : 2004
Musiques de nuit. Michel Schneider. Odile Jacob. 360 pages. 24. 43€. N° ISBN : 273810942X. Dépôt légal : 2001
Témoignage de Violette Jacquet-Silberstein, violoniste dans l’orchestre d’Alma Rosé

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