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Paris. Théâtre Mogador. 04-IV-2006. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Concerto pour piano n°3 en ré mineur op. 30 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Symphonie n°2 en ut mineur op. 29. Oxana Yablonskaya, piano ; Orchestre national d’Ile-de-France, direction : Dmitry Yablonsky.

Oxana Yablonskaya à Mogador

L’Orchestre National d’Ile-de-France a invité Oxana Yablonskaya au théâtre Mogador pour sa quatrième des six représentations des « Passions slaves ». Au programme, deux russes aussi radicalement différents qu’ils sont talentueux. Comment rapprocher, en effet, Rachmaninov de Scriabine ? Tous deux élèves de l’austère Zverev, leurs étoiles illuminèrent pourtant les deux pôles les plus antithétiques du firmament russe contemporain, après des débuts difficiles, faits de revers et d’incompréhensions. Oscillant entre échecs et succès, les critiques du moment reprochaient à l’un de ne pas avoir ce qu’ils trouvaient à l’excès chez l’autre.

Il est vrai que le plus juste rapprochement entre le fidèle et rigoureux Rachmaninov, et le brouillon et novateur Scriabine semble être le négatif. Au Rachmaninov de la belle mélodie, si reconnaissant à Tchaïkovski, s’oppose un Scriabine sans cesse innovant, au langage harmonique fouillé, moderne, toujours plus loin de la traditionnelle musique tonale. Deux époques musicales se confrontent et servent de support à deux visions radicalement différentes de la musique. Si pour Rachmaninov « la musique suffit à une vie entière [alors que] la vie entière ne suffit pas à la musique », pour Scriabine au contraire « la musique est une force thélurgique d’une puissance incommensurable appelée à transformer l’homme et le cosmos tout entier. » (Marina Scriabine, sa fille).

Il serait périlleux et difficile alors, de programmer un concert équilibré pour les réunir, s’il n’y avait ce Scriabine moins connu des premières années. Un premier Scriabine, si différent du second et que les quelques rares dissonances de la wagnérienne Symphonie n°2 ne laissaient pas même présager.

Face à cette Symphonie en ut mineur, c’est finalement Rachmaninov, avec son Concerto n°3 pour piano en ré mineur qui apparaît le plus moderne de ces « Passions slaves », retenues par et l’ONIDF pour dévoiler « le secret le mieux gardé d’Union Soviétique », Oxana Yablonskaya. Si tout pianiste s’est, un jour, amusé avec les premières mesures du redoutable « Troisième », très peu se sont risqués à en donner l’intégralité. Même son dédicataire, Josef Hofmann, regardé pourtant par Rachmaninov comme le plus grand pianiste de son temps, ne s’y risqua pas. Avec assurance, Oxana Yablonskaya s’est installée sous la baguette de son fils pour nous donner une saisissante cascade de cristal. Qui eut pu distinguer Rachmaninov, Oxana Yablonskaya, le piano, la musique et le public tant l’émotion et la force qui se dégageait de la pianiste elle-même réalisaient un accord parfait aussi fragile et pur que le cristal ? Et ce, malgré un léger écart dans la partie solo du premier mouvement. Ecart totalement effacé par l’impeccable rappel qui porta aux nues un auditoire comblé. D’autant plus comblé qu’à ce rappel l’orchestre ne devait pas intervenir, laissant l’âme russe de la pianiste seule avec le compositeur. Car cette perle magnifique fut malheureusement gâchée par un écrin très en dessous de sa valeur. Si la chaleur des violoncelles des premières mesures nous laissait espérer une soirée de grande qualité, les alti nous ôtèrent tout de suite cette douce espérance pour nous plonger dans la confusion de l’ensemble de l’orchestre. Les silences du thème beaucoup trop marqués eurent pour effet de hacher l’œuvre et de la priver de cette unité mélodique, chère à Rachmaninov, qui aurait dû nous conduire au final, par un enchantement insaisissable. Au contraire l’ensemble très brouillon s’est révélé fort éloigné du rigoureux compositeur. Les pupitres, livrés à eux-mêmes, ne parvinrent jamais à être fiables dans leurs entrées. Le si délicieux enlacement de l’orchestre et du piano que Rachmaninov lui-même nous laissa dans son enregistrement de 1940, avec Eugène Ormandy à la tête de l’Orchestre de Philadelphie, fut maladroitement remplacé par des successions de notes sans équilibre, dans une course où chacun tentait de se faire entendre. Dans ce tumulte, on peinant à discerner les gracieux appels de trompette de la fin du mouvement. Lorsqu’ils parvinrent, au prix d’efforts perceptibles par le public, à percer quelque peu, la vigueur du combat se traduisit par une attaque si fausse que l’on en regretta la confusion qui les avait masqués.

Si l’Intermezzo semblait mieux équilibré dans les premières mesures, l’illusion fut, en fait, de courte durée. Et tandis qu’Oxana Yablonskaya nous ravissait par l’extrême rondeur et la force de présence qu’elle a su imposer à la gravité sonore de son solo, le ravissement du public fut, quant à lui, atténué par l’imminence de l’entrée de l’orchestre.

Le troisième mouvement, pour sa part, porta à son comble le délice cristallin de la pianiste, encore une fois écrasée par des musiciens laissés libres dans les ritenutos et récupérés à l’arrivée par un chef d’orchestre dont la main gauche ne servait visiblement qu’à tourner les pages d’une partition qui semblait retenir prisonnier son regard. Il n’est dès lors pas surprenant d’être parvenu au bout de cet embrouillamini par un accord final douloureusement faux, mais heureusement couvert par les acclamations sans retenue que seule méritait la plus grande Tzarine du piano russe, comme elle sut nous le redire lors du rappel époustouflant qui pour un instant réveilla toute la Russie impériale. La seconde partie fut ce que promettait la première, la grâce d’Oxana Yablonskaya en moins. Disons à la décharge de l’orchestre que le théâtre Mogador ne se prête définitivement pas aux grosses formations surtout pour des œuvres aussi wagnériennes que la Symphonie n°2 de Scriabine. Dans une telle acoustique, la confusion de l’interprétation n’en fut que plus criante. Les attaques libres des musiciens, les nuances sans saveur, les interruptions floues, alors qu’elles demandaient une netteté métronomique, trahissaient un orchestre qui visiblement ne faisait plus attention à son chef. , à la bonhomie si charmante, nous a livré un Scriabine aux traits wagnérien trop forcés, dans un ensemble déséquilibré qui desservit, dans l’Allegro, le solo de violon, perdu au milieu d’un accompagnement prévu léger, mais restitué avec une lourdeur finalement désagréable. Lourdeur accentuée à l’excès dans le Tempestoso et le Maestoso pour lequel Wagner lui-même ne se serait pas reconnu. Il fallut attendre les toutes dernières mesures pour avoir enfin droit à une véritable nuance quoique malmenée par un orchestre définitivement plus en phase avec son chef.

Au final, il est dommage que ce premier Scriabine si peu joué, n’ait pas été mis à son avantage, en présence de sa petite fille, venu entendre, dans une salle inadaptée, une facette méconnue de son grand-père. Certes, à ses critiques Rimski-Korsakov répondrait que Scriabine est un génie brouillon qu’il n’appréciait que modérément, précisément à cause de ce fouillis qu’il se refusait à retravailler. Mais ce même Rimski-Korsakov attribua à cette Symphonie n°2 le prix de la fondation Glinka, ce qui laisse supposer qu’elle, au moins, n’était pas si brouillonne.

Toutefois, malgré la salle, malgré l’orchestre, la soirée restera, pour les amateurs de piano un moment de ravissement dans l’attente impatiente d’entendre à nouveau à Paris, Oxana Yablonskaya portée par un orchestre à la hauteur de sa virtuosité, s’entrelacer avec lui dans ce Concerto n°3 qui appelle le pianiste et l’orchestre à ne faire plus qu’un, tout en restant chacun.

Crédit photographique : © DR

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