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Dans la peau de Franz Schubert

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Toulouse. Halle aux Grains. 11-04-2006. Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Due Pezzi ; Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violoncelle en la mineur op. 129 ; Franz Schubert (1797-1828)/Luciano Berio (1925-2003) : Rendering. Enrico Dindo, violoncelle. Orchestre National du Capitole, direction : Gianandrea Noseda.

Rendering de Berio

Rude concert, au programme sans doute peu conventionnel et en tout cas sans concession, mais un excellent stimulant pour la curiosité, avec deux compositeurs récents très peu joués à Toulouse et la découverte d’une œuvre qui titille l’affect autant que l’esprit, Rendering de Berio d’après les esquisses de Schubert pour sa Symphonie N°10 par des artistes qui avaient déjà enchanté les toulousains il y a un an (lire la chronique).

L’hospitalisation soudaine de la violoniste a en effet privé le public du Double concerto de Brahms annoncé à l’origine, remplacé au dernier moment par le Concerto pour violoncelle de Schumann, d’abord nettement moins aisé. Disons-le même tout net, quitte à susciter quelque émoi, bien que contemporain de la Symphonie Rhénane ce concerto n’a peut-être pas les qualités des grands chefs-d’œuvre du compositeur. Qu’importent ces réserves, aime manifestement cette page qu’il rend avec un souffle et une générosité lyrique tout à fait remarquables. Il faut d’ailleurs dire que rien, dans l’interprétation, ne traduisait la précipitation ou l’urgence du remplacement de dernière minute : orchestre parfaitement en place – à quelques vétilles près dans le finale -, direction tranchante.

Bis favoris de nombreux violoncellistes, les Suites de Bach semblent être parfois prétexte à étalage de profondeur factice, à grand renfort de coups d’archets écrasés et de surcharge expressive. Bref, un pensum auquel on serait le plus souvent bien content d’échapper. Oui, mais voilà, a manifestement quelque chose à dire dans ces œuvres, et il le dit avec naturel, légèreté et une expressivité naturellement chantante. Une telle finesse nous fait vivement espérer la suite… si l’on ose dire (et pourquoi ne pas oser ?).

Place au XXe siècle, à présent, avec deux des plus illustres compositeurs italiens du siècle passé – déjà. Ces Due Pezzi de Dallapicola, créées en 1947, devaient illustrer un film documentaire consacré aux fresques de Piero della Francesca qui n’a jamais vu le jour. Œuvre courte, qui dégage un grand charme – eh oui ! le dodécaphonisme peut aussi avoir du charme. Il faut dire que Dallapiccola a toujours su garder une sorte de lyrisme et une élégance qui n’appartiennent qu’à lui. Il serait d’ailleurs très heureux que vienne à nouveau faire découvrir aux Toulousains d’autres pièces d’un compositeur qu’il sert très bien.

Rendering se veut, comme l’a lui-même écrit Berio en préface à sa composition, plus une restitution et une interprétation des esquisses de la Symphonie N° 10 en ré majeur D. 936-A de Schubert qu’une tentative d’achèvement ou de restauration. Il a donc orchestré, avec un instrumentarium semblable à celui de l’Inachevée, les fragments existants sans tenter de masquer les solutions de continuité. Les lacunes sont remplies par une sorte de tissu orchestral neutre, une attente où flottent quelques bribes de thèmes schubertiens. Par son travail, Berio semble avoir voulu nous faire entrer dans les limbes de l’esprit de Schubert pour y suivre le travail d’élaboration musicale ; une pensée encore vague, où surnagent des fragments encore inorganisés, prend peu à peu forme, éclate tout à coup, avant de disparaître à nouveau. Les lignes musicales se brouillent insensiblement à chaque fin de fragment, se mêlent avant de retourner à cette sorte de chaos originel. Si l’on sait les conditions de l’inachèvement, la maladie, l’isolement des deniers jours, on croit sentir l’effort intellectuel du compositeur dont les idées lui échappent. Berio fait ainsi entendre les blancs de la pensée de Schubert comme une perturbation dans le flux de la création, une attente angoissante avant que la musique ne s’affirme avec une force renouvelée. Impression terrible que cette illusion de saisir au vol les derniers instants de lucidité du compositeur, qui semble perdre parfois le cours de son développement. Par contre, pour qui ne connaît pas la biographie du compositeur, ou ne s’intéresse qu’à la musique en elle-même, le mélange de deux univers si différents peut sembler un étrange patchwork, un peu comme si Kandinsky avait complété l’Adoration des Mages de Vinci…

Bien sûr, qui veut entendre Schubert et lui seul, devra plutôt se tourner au disque vers Pierre Bartholomée, qui a enregistré sa propre version en 1983 à la Philharmonie de Liège pour Ricercar, ou vers la réalisation de Brian Newbould enregistrée par Neville Marriner chez Philips et Charles Mackerras chez Hyperion. Mais l’œuvre de Berio, récemment gravée par Riccardo Chailly, est plus qu’une étude intéressante autour d’un procédé nouveau – tout à fait différent de ce qu’avait fait du Winterreise du même Schubert -, elle possède également un fort pouvoir émotionnel.

Un concert exigeant mais très satisfaisant pour l’esprit, donc, et l’on ose presque dire qu’il aurait été sans doute encore plus intéressant si le Concerto pour violoncelle de Schumann, un peu hors contexte, avait cédé la place à une autre œuvre de Dallapiccola en attendant – rêvons – Il Prigionero au Théâtre du Capitole.

Crédit photographique : © Ramella&Giannese Teatro Regio Torino

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Toulouse. Halle aux Grains. 11-04-2006. Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Due Pezzi ; Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour violoncelle en la mineur op. 129 ; Franz Schubert (1797-1828)/Luciano Berio (1925-2003) : Rendering. Enrico Dindo, violoncelle. Orchestre National du Capitole, direction : Gianandrea Noseda.

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