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L’Anima del filosofo, Koopman au service de la musique classique

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Maison de Radio France. 19-V-2006. Joseph Haydn (1732-1809) : L’anima del filosofo ossia Orfeo ed Euridice (version de concert), opéra en quatre actes sur un livret de Carlo Maria Badini. Avec : Lisa Larsonn, Euridice ; Paul Agnew, Orfeo ; Daphné Touchais, Genio ; Klaus Mertens, Créonte/ Pluto. Les Pages et les chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (chef de chœur : Olivier Schneebeli) ; Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Ton Koopman

Après Gluck et Monteverdi, avant Offenbach, reprend à son compte le mythe d’Orphée et d’Euridice en 1791. Composé à Londres, cet opéra italien s’inscrit dans une série de commandes du King’s Theatre. L’incendie du théâtre londonien le 17 juin 1791 remit en cause l’exécution de certaines œuvres et c’est ainsi que L’anima del filosofo dut attendre 1950 pour être interprétée pour la première fois dans son intégralité à Vienne lors de l’enregistrement de Hans Swarowski, et mai 1951 pour une création au mai musical florentin, avec Maria Callas dans le rôle d’Euridice. Cet opéra recèle bien des énigmes. Longtemps considéré comme inachevé, du fait de ses représentations parcellaires, les diverses sources qui mettent en lumière la composition de l’Orfeo laissent de nombreuses questions, à commencer par le titre lui-même. Car s’il est bien question de la philosophie à la fin de l’Acte III, il n’est nulle part fait mention d’un philosophe. Marc Vignal, dans le très bon livret qui accompagnait l’exécution de l’orchestre de Radio France, souligne que même le vieux Créonte dans sa sagesse n’est pas qualifié de philosophe. Il nous est avis qu’il ne faut pas aller chercher au-delà du thème mythologique lui-même. Car si Orphée est resté dans la mémoire collective ce musicien extraordinaire capable de charmer la nature et les dieux, il n’en a pas moins été l’inspirateur involontaire de la philosophie pythagoricienne qui voyait en lui une certaine expression de la condition de l’homme et de sa finitude. Il fut bien l’âme d’une philosophie. Le mythe d’Orphée raconté ici n’est autre que l’âme du pythagoricien et par delà de tout philosophe qui s’interroge sur la condition humaine. Le librettiste, Carlo Maria Badini, est resté à peu près fidèle au texte de Virgile et d’Ovide. Composé sur mesure pour Giacomo Davide (1750-1830), l’un des plus grands ténors de l’époque, le rôle d’Orphée n’est pas sans difficultés et il est à regretter que n’ait pas su toutes les surmonter. En matière d’utilisation des gammes majeures et mineures, l’Anima del filosofo est un modèle du genre. Chaque tonalité prend sa place et répond à une intensité, à une couleur très précise dans l’œuvre. Haydn n’hésite pas à passer de l’une à l’autre dès l’ouverture où le largo en ut mineur s’ouvre sur un presto en ut majeur, campant ainsi l’ambiance de l’opéra entre tragédie et optimisme, à l’image de la condition humaine. Au premier acte, le chœur en ut mineur avertissant Euridice du danger contraste brillamment avec l’insouciance en fa majeur de la pauvre femme. C’est la douceur enchanteresse du si bémol que choisit Orphée pour apaiser les monstres sur le point de sacrifier sa bien aimée. C’est discrètement enfin, par-dessus les considérations en mi majeur de Créonte sur la condition humaine qu’Orphée et Euridice glissent vers la consécration à venir du mariage qui achève l’acte par un duo en sol majeur. Pendant de la condition humaine heureuse, Créonte sombre par un la majeur en considérations douloureuses sur la vanité de cette condition, laissant au génie l’ut majeur pour annoncer la victoire future.

Il fallait bien la maîtrise de , pour pénétrer au cœur de cette construction. Pourtant, l’orchestre semble avoir eu un peu de mal à rentrer dans le jeu. Dès l’ouverture, les attaques de trompettes se sont révélées peu ajustées, souvent trop sèches, tandis que les violons sont longtemps restés trop présents, jusqu’à couvrir le chœur de façon systématique. Mais la grosse déception de cette soirée demeure les solistes. Lisa Larsonn, nous a donné une Euridice de surface et sans vie. Une certaine désinvolture marquait même son interprétation, lorsque dans la scène 1, elle explique « triste et abandonnée, au ciel son tourment, la cruauté de son sort », avec un magnifique sourire ! Elle, comme sont restés prisonniers de leurs partitions qu’ils n’ont pas quittées des yeux, les mains accrochées sur leur pupitre, tel un discours politique. Lisa Larsonn, d’une voix sans conviction, peinait à atteindre les aigus, pour nous servir des doubles croches et des trémolos secs et scandés, donnant réponse à la voix chevrotante par moment de . Les solistes du Chœur jouant les petits rôles se sont révélés d’une bien meilleure qualité, souvent plus expressifs, toujours très ajustés. Il faut attendre la scène 1 de l’acte II pour avoir enfin un peu d’expression et de voix chez . Malheureusement ce fut relativement passager. Disons aussi que l’équilibre entre l’accompagnement et les solistes n’était pas toujours en faveur de ces derniers. Souvent trop lourd, celui-ci manquait parfois d’unité. Peut-être n’était-il pas très heureux que se mette au clavecin à ce moment là, d’autant que la partition, très légère, ne lui permettait pas de donner sa pleine mesure. A l’inverse, les seconds rôles furent les meilleurs. faisait vibrer de sa voix de basse la colère de Créonte, parfaitement en accord avec le reste de l’orchestre, même si ici les trompettes manquaient de brio et les timbales de précision.

Avec l’Acte III l’exécution prend un tournant saisissant, transformant la soirée en un grand moment de musique classique, au sens strict du terme. La justesse des violons, les appogiatures auraient sans doute pu être un peu plus soignées, mais la qualité de l’ensemble s’est ensuite révélée telle que les critiques ne sont plus que l’expression du regret d’avoir seulement frôlé la perfection. Le chœur des vierges de la scène 1, si bellement exécuté par , était quelque peu alourdi par la trop grande présence des basses. Cependant ce désagrément fut vite oublié grâce à l’unité que formait le duo des fluttes et de Créonte exprimant sa douleur à la fin de la scène 2. Mais le grand moment de cette soirée fut la scène 3. Les cuivres aux timbres sonores et puissants sans être écrasants ont ouvert à l’orchestre la voix d’une exécution absolument exemplaire d’une œuvre classique. Les timbales étaient superbes de présence et de retenue. Pour une fois, un orchestre et un chœur ont joué du classique et non une version baroque ou romantique d’une œuvre classique. Mais il n’y a pas de secret ! est un passionné et un connaisseur de la musique du XVII et du XVIIIe siècles. Les Pages et ont été créés en 1987, pour ressusciter le chœur de la chapelle royale de Louis XIV, devenant ainsi un des fers de lances de la musique française des XVII et XVIIIèmes siècles. Quant à , très tôt ses études l’ont conduit au cœur de ces grands siècles. La musique n’est pas le simple fait d’aligner des notes et de les interpréter à sa guise. La musique est un art et une science. Tout le monde ne peut pas tout jouer. Une œuvre, une époque, un auteur, des instruments ont une vérité propre et une couleur. La force et le génie des compositeurs est d’avoir su harmoniser tous ces éléments avec équilibre. vient nous le rappeler avec force. Cette scène 3 de l’acte III pourrait désormais servir dans les conservatoires et facultés de musicologie, comme un exemple accompli de l’interprétation classique.

Le chef néerlandais a su imposer à tout un orchestre sa vision de l’œuvre. Car c’est bien lui qui tenait l’ensemble des musiciens et des choristes. Ses geste fins et précis commandaient en maîtres absolus des interprètes obéissants qui ont vraiment donnés le meilleurs d’eux-mêmes, même si, une fois n’est pas coutume, la qualité fait regretter encore davantage les manquements. Il y aurait encore beaucoup à dire sur cette interprétation qui aurait pu faire date, sans l’écueil des solistes et qui, espérons-le, donnera lieu à un Disque, à partir de l’enregistrement radiophonique ou d’un enregistrement spécial.

Mais nous voudrions faire la part belle, à présent, à , sublime dans son rôle du génie. Une voix extraordinaire où tout fut impeccable, ou peu s’en faut. Lisa Larsonn faisait pâle figure à côté. Elle sut donner tant de vie et de beauté au génie de l’acte IV que le public interrompit l’orchestre pour l’ovationner. Quel dommage qu’elle fut encore trop jeune dans la carrière pour camper Euridice ! Elle eut sans aucun doute rehaussé un rôle terni par Lisa Larsonn qui au demeurant ne parvenait pas à articuler son texte.

Enfin, l’orchestre laissa un peu de place au chœur qui pu prendre toute sa dimension et prouver que lui aussi savait chanter classique. L’enregistrement sera diffusé le 1er juin 2006 sur France Musique. Pour un grand moment et une bonne leçon de classique. Avis aux amateurs !

Crédit photographique : © Marco Borggreve

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