François-René Duchâble : Là, tout n’est qu’ordre et beauté

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Bellerive, Genève. Ferme St Maurice. 11-VII-2006. Concert épistolaire sur « L’Histoire de ma Vie » d’Hector Berlioz (1803-1869). Première Ballade opus 23, en sol mineur (Chopin), Final de la Sonate au Clair de lune op. 27 n°2, en ut dièse mineur, 2e mouvement de la Sonate op. 13 dite “Pathétique”, en ut mineur (Beethoven (1770-1827), Nocturne op. 48 n°1, en ut mineur, Marche Funèbre de la Sonate n°2 op. 35, en si bémol mineur (Chopin), Paraphrase de concert d’après “Rigoletto” de Giuseppe Verdi, Consolation n°3, en ré-bémol majeur Liszt (1811-1886), Demain dès l’aube (Hugo) et Nocturne op. 27 n°1, en ut dièse mineur (Chopin), Paraphrase « Walhall » d’après la tétralogie de Wagner, Etude transcendante n°10, en fa mineur (Liszt (1811-1886), 3ème Ballade op. 47, en la bémol majeur (Chopin), Marche au supplice (extraite de la “Symphonie Fantastique”) dans la transcription de F. Liszt (Berlioz). François-René Duchâble (piano), Alain Carré (comédien).

Festival de Bellerive 2006

On prend les mêmes et l’on recommence. Pour la troisième année consécutive, le pianiste et le comédien se retrouvent sur la petite scène de la Ferme de St Maurice près de Genève pour une formule de spectacle dont ils ont fait un cheval de bataille. Raconter des épisodes de la vie de personnages célèbres entrecoupant les interventions du récitant avec des extraits choisis de pièces musicales en rapport avec le sujet. Après les amours d’Alfred de Musset et de Georges Sand (lire notre critique) et la saga d’Arthur Rimbaud, ce sont les correspondances d’ qui ont la vedette aujourd’hui.

On pourrait croire que la recette imaginée par les deux compères ayant fait précédemment mouche, ils entreraient sur scène en terrain conquis d’avance. Mais la différence des sujets, le choix d’autres textes et d’autres musiques suffisent-ils à construire le succès de ces soirées ? L’affaire serait trop simple ou simpliste pour satisfaire les exigences des deux protagonistes. Qu’est-ce qui fait que ce spectacle pourtant théâtralement identique aux précédents est encore plus enthousiasmant ? La réponse réside dans l’esprit qui habite les deux artistes. Le pianiste est devenu comédien, et l’homme de théâtre chante les textes. À eux deux, ils sont devenus musiciens. Non pas que la musicalité de et la diction d’ puissent être mis en cause. Leur métier et leur carrière sont garants de leurs qualités. Ils sont cependant parvenus à un tel degré de complicité que leurs interventions alternées construisent un véritable opéra. Comme une œuvre de Wagner qui, la musique s’introduisant sans relâche dans le texte dans une continuité émotionnelle, tient le spectateur en haleine, ne lui laissant pas le temps d’être perturbé ni par la beauté d’une page musicale, ni par la puissance de son interprétation, ni par la force d’une phrase, ni par l’incision de son accent. Tout s’enchaîne, les silences du texte comme ceux du piano sont les respirations de chacun. Celles des protagonistes comme des auditeurs.

Vêtu d’une redingote, une baguette de chef d’orchestre à la main, Alain Carré se fait un magistral Berlioz. Il dit son admiration pour Beethoven. Même si le pianiste aime à répéter cette pièce qu’il domine parfaitement, même si la mémoire acoustique est fugitive, l’émotion du moment a donné à cette interprétation le sceau de l’inoubliable. Extraordinaire d’autorité, François-René Duchâble prolonge ainsi la colère de Berlioz et, lorsque les derniers accents de cette page beethovénienne s’envolent, le comédien reprend son discours sans raconter autre chose que ce que le pianiste vient de dire. Puis c’est le Prix de Rome, le séjour romain bouleversé par la trahison de sa fiancée Camille, Berlioz s’introduit dans un deuxième mouvement de la sonate « Pathétique » dont le sublime diminuendo terminal est comme le cortège des espoirs déçus du compositeur qui s’envolent.

Duchâble, Berlioz, Carré. Qui est qui ? Qui raconte ? Qui se raconte ? Tout et tous se mélangent dans une communion des mots et des musiques. La technique pianistique et l’art de la diction alliés au talent et au travail de mise en place font de ce spectacle un véritable joyau. La tension des spectateurs est palpable à travers l’imposant silence qui meuble toute la prestation des deux artistes. Comme si de manquer une note, un mot, un accent, une intonation risquait de rompre le merveilleux discours.

Ressentir l’implication profonde de François-René Duchâble, de son toucher toujours aussi sublime, de son délié évanescent, de sa technique pianistique époustouflant laisse une impression encore plus forte que celle qu’il pouvait laisser dans ses concerts « de carrière ». Passant d’un Nocturne de Chopin langoureux à peine effleuré à l’explosion fantastique d’une Etude transcendante de Liszt montre combien le musicien domine son instrument et reste l’extraordinaire artiste que le monde des concerts connaissait. Chez Alain Carré, c’est la musique qui l’envahit aujourd’hui. Délaissant sa seule belle voix à une plus grande sensibilité attachée aux mots, il varie agréablement sa musique pour donner plus de sens aux textes.

Irréprochable, ce spectacle a conquis le public un peu « bon chic, bon genre » qui fréquente ce joli petit festival. Sortant de sa retenue, il a réservé un triomphe d’applaudissements aux deux complices. Malgré l’intensité de ces près de deux heures de spectacle (dont on regrette presque qu’il soit scindé par un entracte), deux bis ont été offerts. Si Sous le Pont Mirabeau de Guillaume Apollinaire mêlé à la Rêverie de Schumann apaise les sentiments, ce sont les premiers mots de L’Invitation au Voyage de Charles Baudelaire accompagnés par la musique de Chopin qui résument le mieux cette superbe soirée : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Crédit photographique : © Festival de Bellerive

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